Rosa Barba - Coro Spezzato: The Future lasts one day
Catalogue de collection du FRAC Franche-Comté, 2011

Coro Spezzato: The Future lasts one day (2009) est la projection asynchrone d’un texte par cinq projecteurs 16mm. Cette installation trouve son origine dans une formation polychorale de style vénitien de la Renaissance tardive et du début du Baroque. Elle est intitulée « spezzato » (brisé), non par mélancolie mais parce que les chœurs sont séparés spatialement et chantent en alternance : « Les différentes voix sont brisées et réagissent les unes aux autres par questions/réponses. » Cinq machines, cinq individualités, cinq voix, cinq corps pour des images. « A symphony/ of spoken/ and/ shouted words/ animated/ like a scenery/ of/ the streets./ Singsong voices/ and/ fragments of sentences. »

Que disent ces voix ? « It is / a place/ only/ made of exceptions/ exclusions/ inconsistencies and contradicitons. » Puis en chœur, comme refrain : « We shall/ soon/ give up/ any/ thought/ of knowing/ and/ understanding. » Enfin, elles se questionnent, nous questionnent : « Who/ do we/ want to be?/ What or who/ do we/ want to become? » ; « Can we/ or can we not/ tell all this/ from its light? » ; « Where/ do we want/ to project/ these images/ onto? » ; « What is our relation/ to/ each other/ to/ ourselves/ and/ to/ others/ in history? » ; « What exactly does/ the future/ consist of? »
Coro Spezzato est avant tout une expérience acoustique ne produisant pas de musique mais du langage, des mots. L'espace devient un tableau à écriture ; des idées sont projetées sur des murs devenus parlants. « Cette pièce est la mise en scène d’une performance, d’une histoire chorégraphiée dont les paroles sont projetées comme des fragments de textes dits par une voix collective. Les projecteurs sont coordonnés entre eux, accélèrent ou ralentissent en fonction du découpage du texte ». Ils suivent un ordre chorégraphié qui souligne le caractère performatif de cet ensemble.

Rosa Barba préfère ne pas cacher la source d’une projection, pour qu’elle fonctionne en tant que sculpture. « La présence du projecteur est comme celle d’un narrateur, tout en insistant sur le questionnement quant à savoir si cela est un travail d'archive ou une fiction ».[1] Dans ce rapport entre document et fiction n’ayons pas ce tic de langage inopérant, stérile et vide ontologiquement qui serait de situer ce « travail entre réalité et fiction ». La fiction fait partie de notre réalité, elle en est un élément constitutif, une configuration réelisante. Notre apprentissage du réel est, entre autre, fondé par des moyens d’intention de la fiction. « La frontière est mince entre fiction et réalité et, malheureusement, ces deux termes font trop souvent référence à des hiérarchies et des stéréotypes dominés par des structures de pouvoir, comme les gouvernements et les médias ».[2] Pour Jacques Rancière, le témoignage, le documentaire, l’archive et la fiction relèvent d’un même régime de sens. « L’« histoire » poétique articule le réalisme qui nous montre les traces poétiques inscrites à même la réalité et l’artificialisme qui monte des machines de compréhension complexes. (…) Il ne s’agit pas de dire que tout est fiction. Il s’agit de constater que la fiction de l’âge esthétique a défini des modèles de connexion entre présentation de faits et formes d’intelligibilité qui brouillent la frontière entre raison des faits et raison de la fiction, et que ces modes de connexion ont été repris par les historiens et par les analystes de la réalité sociale. Ecrire l’histoire et écrire des histoires relèvent d’un même régime de vérité. Cela n’a rien à voir avec aucune thèse de réalité ou d’irréalité des choses ».[3] Pour Rosa Barba, l'effet de refonte de la vérité et de la fiction, du mythe et de la réalité, de la métaphore et du document, est une déroute qui permet de reformuler la mise en scène du spectateur ; et puisque le projecteur de cinéma reproduit le mécanisme de projection (psychique) en dehors de notre propre subjectivité, le rendre visible permet un déplacement dans un environnement imageant. Un environnement où « l’observateur est toujours au centre des choses » (Giordano Bruni), où le déroulement machinique des images vient solliciter nos sens : bruit mécanique des « corps » de ce chœur, chaleur de leur activité et odeur du déroulement infini de la pellicule.

Rosa Barba est « préoccupée par les aspects immanents d’un film – le fonctionnement des projecteurs, la perception de l'espace, la matérialité du médium – qui ne s'expriment pas seulement de manière optique. » Elle est « intéressée par le «structuralisme» du film en tant que tel. Chaque composant d’un film, comme le son, l’image, le texte ou la matière de la pellicule, ont leurs propres caractéristiques et peuvent exister pour eux mêmes. Par exemple, le son en celluloïd est comme un dessin ou un signe ajouté à la matière ». Une approche commune à celle d’Hollis Frampton : « Nous avons l’habitude de considérer la caméra et les projecteurs comme des machines, mais ce n’en sont pas. Ce sont des « parties ». Le souple ruban filmique fait « partie » de la machine film comme le projectile fait partie de l’arme à feu. Les bobines de film qui restent surpassent les autres parties de la machine à bien des titres. [...] Si le ruban filmique et le projecteur font partie de la même machine, on peut donner comme définition opérationnelle d’ « un film » : « tout ce qui peux passer dans un projecteur » ».[4]

En souhaitant présenter de vieux projecteurs, installés au centre d’un espace, Rosa Barba ne souhaite pas souligner le caractère nostalgique souvent attribué à ce type de matériel, ni l’utiliser pour indiquer une décélération face aux nouvelles technologies ; la couleur passée, jaunie, des images projetées lui permettent de « mettre l’accent sur un certain aspect visuel », sur l’idée que chaque projecteur est une lanterne magique dont les mots sont comme de « petites lumières », sans acquérir une apparence désuète. Pour elle, il n'y a pas de technologie obsolète, et ses « films sont faits dans le présent avec de nouvelles idées, et non à partir d’images trouvées. La nostalgie est quelque chose qui vous rappelle le passé, sans pouvoir être répété ». Son intérêt se portant plutôt « sur les dimensions aléatoires et psychiques de l'image, la narration spéculative qui évoque des paysages invisibles, des paysages avec des histoires inédites – étant parfois de purs textes-paysages. »

(Note : Les citations sont issues d’un entretien entre Rosa Barba et l’auteur, avril 2011)

[1] Rosa Barba, Klat N°2, Spring 2010
[2] Rosa Barba, Klat N°2, Spring 2010
[3] Jacques Rancière, Partage du sensible, Ed. La Fabrique, 2000 p. 61
[4] Hollis Frampton, Pour une métahistoire du film, Trafic N°21, 1997, p.37

http://timotheechaillou.com/files/gimgs/112_rosa-barba-corro-spezzato-2009.jpg
Rosa Barba
Corro Spezzato, 2009