Pierre Bismuth - Sans titre / Sans titre
Catalogue de collection du FRAC Centre, 2011

Dans sa totalité, notre monde a fait l’objet d’un relevé cartographique, et, il est en permanence enregistré par des caméras satellitaires. Il se donne à voir, a été étudié et représenté sous toutes ses faces, de tous les points de vue possibles existant à ce jour. Pierre Bismuth propose ici une nouvelle modalité subjectivée de sa représentation. Ces deux dessins (Sans titre, 1992) sont des images d’une modification (de la carte de Paris) et d’un projet (dessins préparatoires pour une installation[1]). Ils présentent des gestes de conception - les traces d’un processus opératoire - d’une altération de la topographie de Paris.
Tout d’abord, Pierre Bismuth segmente Paris en différentes zones, puis les transposent en une multitude de prénoms. Leur agencement est établi selon leur localisation dans un tissu social, politique ou ethnique fondant une polyculture topographique n’étant plus divisée en arrondissements. Les prénoms ainsi distribués - comme l’on distribue des rôles - sont assignés à des territoires par compartimentage socioculturel. Ils révèlent les « dimensions sociopolitiques liées à l’acte de nommer et d’être nommé ainsi qu’à tous les processus de nomenclature et d’intitulé, de propriété et d’identité », note Adrian Dannatt. Pour Pierre Bismuth, « l’idée de cette carte est de mettre les unes sur les autres – et qu’elles s’entrecroisent – différentes logiques avec lesquelles des zones distinctes dans Paris peuvent être crées selon une topographie subjective ; un découpage en fonction des activités professionnelles, des pays ou régions de provenance des habitants (les gens se concentrant prés des gares de Paris en fonction de leur région d’origine). »
Tous ces prénoms viennent de devantures de magasins, de noms de marques. Ici, ils redeviennent de simples prénoms : « En ne gardant que le prénom dans ces noms de marque, j’élimine le rapport au produit, à la marchandise. » Le prénom permet de quitter cette association à un objet de communication qu’est le nom d’une entreprise, d’un commerce.
La diversité et la variété des marques conditionnent l’espace urbain, ses secteurs. En s’inscrivant dans une portion de la ville, en devenant le nom d’un lieu même, chaque prénom fait référence au marquage de la ville par son réseau commercial type. Il reflète la multitude des activités économiques, leurs étendues dans la composition urbaine modifiant la décoration du bâti d’une ville - les toits et façades étant, entre autre, les espaces publicitaires des enseignes.
Pour Pierre Bismuth, il y a dans l’utilisation de ces prénoms « l’idée d’anonymat, de signature et de portrait ». Ce sont des prénoms qui ont perdu leurs référents en étant facilement attribuables par leur caractère générique et leur affiliation familière : « Je me suis intéressé au prénom car c’est tout simplement la première façon d’identifier quelqu’un, tel un portrait que chacun peut s’approprier. » Des doubles d’identités éventuelles qui ne sont plus des incarnations marchandes, des objets de communication ou des logos commerciaux : « une dépossession mercantile » pour s’opposer au vide ontologique du logo, de la marque.

[1] Plateau d’environ 50 m2 posé sur un enchevêtrement de tubes métalliques et des étais de bois soutenant quelque 300 prénoms découpés dans du polystyrène.

http://timotheechaillou.com/files/gimgs/107_bism9940130e.jpg
Pierre Bismuth
Sans titre, 1992
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/107_bism9940131e.jpg
Pierre Bismuth
Sans titre, 1992