Francis Baudevin – Polydor, 2002
Catalogue de collection du FRAC Franche-Comté, 2010

Depuis 1987, Francis Baudevin utilise des compositions graphiques (logos ou emballages), il en élimine toute indication linguistique et agrandit ces motifs selon l’échelle du support choisi en reproduisant méthodiquement formes et couleurs : «Ce processus lui donne la taille, le modèle et les couleurs de la peinture»1, note Olivier Mosset.

Il rend visible – opérationnel – des motifs qui en premier lieu faisaient fond – qui passaient derrière la marque et son message. En effaçant le texte et les explications liés à un produit, il met en évidence le contexte de l’image trouvée (une situation publicitaire) lui permettant «de réaliser une peinture abstraite, pas si éloignée d’une abstraction géométrique générique. Le fait qu’il enlève les mots de son sujet est une donnée importante : c’est ce qui fait que son tableau est de l’art abstrait.»2 Francis Baudevin aime l’idée de label, que ces peintures ne disent rien de lui, qu’elles doivent lui être «un peu extérieur»3, qu’elles sont des objets tableaux fondant «une peinture de représentation – et une peinture abstraite de représentation géométrique.»4 Une abstraction trouvée d’un motif graphique ? «Bel et bien trouvées et pas cherchées ou recherchées – trouvées en rangeant, en jetant, en achetant des choses de la vie de tous les jours, par des tiers également. C’est simplement de considérer ce sur quoi portent les choix, les décisions, le format, la composition, la couleur… C’est de l’observation au juste.»5

Polydor (2002) est une toile de 1,50m par 3,50m. Il y a ici une large plage rouge au milieu de laquelle figurent, en noir, un demi cercle ainsi que la moitié d’un point – séparé par un demi cercle rouge. Cette forme est un motif, le logo du label Polydor.

Pour Francis Baudevin, la musique est une donnée extrêmement importante et il s’en sert ici comme modèle : «Polydor était peut-être, à ce moment, un des seuls logos de musique vu à la télévision. Cela a constitué un déclencheur. Polydor, c’est aussi un code de couleur, rouge et noir, c’est donc un tableau que je rapprocherais d’avantage de Champion, Batigroup, ou même plus précisément de Lochverstärkungringe, un emballage tautologique, qui montre des cercles de renfoncement pour les documents perforés que l’on range dans les classeurs. C’est aussi proche de Blaupunkt. En cela Polydor est presque un pictogramme, comme les trains à vapeur sur la signalétique routière, un vinyle pour dire la musique enregistrée à l’heure des téléchargements.»6

Le logo de Polydor est l’image d’un label de musique dont l’impact doit être immédiat, la référence assimilable, son effet envisagé : le lever d’un disque vers son zénith. «J’éprouve pour le support vinyle une véritable fascination ; il représente à mon avis une forme extrêmement réussie et efficace de la diffusion démocratique d’un objet au plus proche de la portée culturelle de l’œuvre d’art.»7 Ce logo fait partie de notre mémoire collective : c’est une iconographie populaire. En le regardant, chaque spectateur a une conscience simultanée du signe utilisé, de son statut, de sa fonction, de son histoire culturelle mais aussi des conditions de sa diffusion et de sa réception. Comme le dit Umberto Eco : «Conscient de la citation, le spectateur est amené à réfléchir ironiquement sur la nature du procédé et à constater qu’il a été invité à jouer sur sa compétence encyclopédique»8.

Francis Baudevin s’approprie et réarticule des formes et des motifs. Il compile des images en les débranchant de leur système d’origine, pour les transmuter sur un système nouveau en créant une amplification de leur sens. C’est une culture de l’usage, dans laquelle une image devient un équipement collectif qui n’est pas considéré comme une terminaison mais comme une interface : «Trouver un objet qui est déjà là m’a toujours paru plus intéressant que de construire à partir de rien, note Michael Snow. N’est ce pas une façon de se rapprocher de l’improvisation ? Improviser, c’est réagir à l’instant au lieu de préparer quelque chose à l’avance.»9 Et Francis Baudevin dit lui-même préférer participer à régénérer l’abstraction plutôt que «de statuer sur un quelconque constat de l’épuisement des formes et des concepts.»10

Par la suppression (la péremption ?) des indications écrites, par le retour des formes primaires décollées de leur message informatif pour s’abstraire du message, de l’illustration et de la promotion, l’image acquiert une autonomie face à son emploi stratégique. Il y a ici le récit de la composition pour une absence/silence de l’écrit. On éprouve ainsi la densité de l’image dans ce qu’elle a d’originaire sans prétexte. La marque est ici différée, virée par une annonce visuelle réduite : c’est éteindre des indications textuelles et utiliser des images bien-veillantes – celle d’une abstraction qui était simplement déjà en veille. Reste les couleurs, les rapports entre ces couleurs, ce qu’elles ont pu indiquer sur l’objet et son utilisation.

1 Olivier Mosset, Deux ou trois choses que je sais d’elle…, MAMCO, 2005, p. 248

2 Olivier Mosset, ibid.

3 Francis Baudevin, Francis Baudevin Miscellaneous Abstract, JRP/Ringier, 2009, p. 48

4 Francis Baudevin, ibid., p. 43

5 Propos de Francis Baudevin issus de conversations menées par l’auteur, en février 2010

6 Propos de Francis Baudevin, ibid.

7 Francis Baudevin, Accounting fundamentals for non financial executives, MAC/VAL, 2007 (non paginé)

8 Umberto Eco, «Innovation et répétition : entre esthétique moderne et post-moderne», Réseaux N°68, 1994 (non paginé)

9 Michael Snow, Christain Marclay : Replay, RMN/Cité de la musique, 2007, p. 128

10 Francis Baudevin, Accounting fundamentals for non financial executives, MAC/VAL, 2007 (non paginé)

http://timotheechaillou.com/files/gimgs/92_francis-baudevin-polydor-2002.jpg
Francis Baudevin
Polydor, 2002