La dépense
Nuke - N°5, Spring 2007

« See what I got – I got a hell of a lot
Tell me what you feel
Is it real is it real?
You know I got what it takes
And I can take a lot
Did you hear the last call baby ?
You and me got staying power
You and me we got staying power » Queen, Staying Power

La culture planétaire est un flux indifférencié. Seule une pratique, un usage de celle-ci peut générer des comportements, des aptitudes de résistance. Tout serait un problème d’habitation comportementale puisque agir est représenter. Que faire avec l’inépuisable mise à disposition de toutes ces productions tant matérielles que relationnelles ? L’usager s’en sert pour construire son identité en les épuisant. Et parfois, il s’insère dans une « production silencieuse » et clandestine (Michel de Certeau) pour utiliser la culture sous l’angle de la ruse. Vivre le monde contemporain, c’est investir une conjugaison nécessaire entre flux et organisation de chaos. L’individu doit choisir entre s’économiser et saturer, ménager et bouleverser. Carsten Hôller a choisi : « Il me semble que le seul moyen de réduire l’actuelle hystérie de la production passe par l’épuisement. »

Roman Opalka compte indéfiniment ; Andy Warhol souhaite être une machine tout en disant « Making money is art, working is art, and making good business is the best art » ; Paul McCarthy épuise les icônes de la culture américaine.

L’endurance, barrière à l’atonie, est cette capacité de résistance à la fatigue, aux exigences et aux souffrance ; c’est une lutte, une manifestation de certains enjeux de vie. Deleuze disait, « il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. (…) Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art soit sous la forme d’une lutte des hommes. »
Etre sans concessions, « la vie pour la mort » disait Heidegger, c’est la dynamique rock et punk. Ils ont révolutionné le corps de ses acteurs et de ses spectateurs en les exaltant à l’au delà de leur limites. « L’excès, rappelle Bataille, est cela même par quoi l’être est d’abord, avant toutes choses, hors de toutes limites. » Une dilapidation, une dépense excessive du potentiel physique et intellectuel renvoient à la conception de l’art contemporain par Peter Sloterdijk qui n’est pour lui, « que du pétrole dans un autre état, une énergie libératrice transformée en activités plurielles. Être libre cela veut dire aujourd’hui avoir le droit au gaspillage d’énergie. »

Marcel Duchamp se livre à l’inframince, au moindre effort, à la rétention ; Catherine Hill propose des cours de gymnastique ; Chris Burden se fait tirer dessus ou enfermer dans une consigne pendant cinq jours.

L’esthétique punk est devenue du branding par excellence. Le punk fait vendre et même très bien. Les publicitaires pillent les illustrations des pochettes de disques des Sex Pistols, Buzzcocks ou des Stooges ; la mode regarde vers les Ramones, Patti Smith ou le Clash. Ce n’est pas un phénomène récent car le caractère contre-culturel de ce mouvement est né en même temps que son assimilation par le système économique. « Il est foutrement difficile ces temps-ci d’être un déviant, écrit Lester Bangs en 1977, ou même de se prendre un peu de bon temps bien crétin sans qu’un crypto universitaire codificateur ou (pire encore ?) l’industrie de la mode (vous avez vu les récentes pubs de chez Macy pour la couture punk) ne vous tombe dessus pour vous piquer votre attitude et vous laisser à poil et tout frissonnant dans la file d’attente des chômeurs culturels. » En choisissant de s’écarter de tout système et en préférant vivre dans un état de rébellion, le punk n’en constitue pas une menace puisqu’il n’est que l’un de ses branchements (mais bâtard). Il est devenu l’un des moteurs de la consommation capitaliste. Le bad boy, celui qui endure la loi en la contournant ou la brisant, dévie les règles pour être en symbiose avec l’état d’esprit d’un groupe. La passion qui anime la culture punk perçoit et comprend la violence « comme le signe même de l’authenticité. (…) qui se définit ici comme un acte violemment transgressif » (Slavoj Zizek).
Parler du rock, c’est parler de son incarnation, d’un style et d’une manière de l’exprimer. Ce mouvement est né avec l’électrification des instruments et l’amplification du son. Au centre de cette nouvelle conception scénique, le corps du rocker devient lui-même électrique et amplifié. Il est « non seulement ce par quoi la musique à lieu, rappelle Christophe Kihm, mais surtout, à lui seul et en groupe le lieu de cette musique. » En endurant la scène, le public et sa musique, le rocker devient un héros par son comportement et sa prestance musicale, exprimant sa puissance et sa rébellion.

Francesco Vezzoli fait de son espace d’exposition une salle de fitness ; Valie Export se masturbe dans sa baignoire et Vito Acconci sous le plancher de la galerie Sonnabend.

Le but et l’horizon fixé par la dépense seront atteints par une production, une réification. Cette production joue sur différents plateaux : dépense pécuniaire (fondement de la consommation offrant satisfaction à l’acheteur et au vendeur), dépense physique (présent spéculaire offert à soi-même comme la justification d’une épreuve à subir), dépense sexuelle (acte continuellement répété puisque ce besoin ne cesse de se faire sentir en exigeant d’être satisfait). Les valeurs économiques, le travail, l’exploitation et la circulation du capital, sont les substances de la « dépense de la force humaine de travail » (gattungswesen), idée énoncée par Joseph Beuys. Endurer et dépenser, c’est créer un processus, un échange social, une expérience relationnelle. Cette interactivité induit de nouveaux rapports dans la sphère de représentation muséale. L’art devient une méthode, l’artiste fournit le mode d’emploi et le visiteur choisit de le suivre à la lettre ou de l’interpréter à sa manière.

Felix Gonzalez-Torres présente un podium avec go-go dancer, Sophie Calle s’intéresse à l’argent et aux activités qui l’entourent ; Bruce Nauman s’épuise dans ses mises en espaces.

Le night club est un espace de transformation et d’hystérie communicative. Le spectacle du DJ est le bout d’une chaîne de production émotionnelle et physique. Son set participe à l’élaboration d’une émulation pour activer des corps. Le son est utilisé comme activateur et non plus comme espace de contemplation. Wolfgang Tillmans raconte qu’il lui « semblait que (à travers la culture du clubbing des années 1980) on défendait l’idée d’une société meilleure, d’une meilleure compréhension entre les hommes. C’était l’idéal utopique d’être ensemble en paix et en profitant de sa sensualité. Ça me semblait une idée très concrète et de nature essentiellement politique. » Face à ces lieux de rassemblement où le corps est hyper productif, Brian Eno va élaborer des espaces de détente et de relaxation musicale, appelés Quiet Clubs. Faire d’un espace musical un lieu de retour à la détente (ce que feront nombre d’artistes Fluxus comme La monte Young), traduit l’endurance en des termes symptomatiques : le corps du night clubbeur n’accéderait pas à la plénitude car il serait pris dans l’engrenage d’une course folle aux excitations inassouvies. Faire de sa vie une endurance serait un symptôme. L’endurance était déjà une inadaptation à la vie pour le flâneur baudelairien puisqu’il est un désir de pouvoir et d’accumulation sans raisonnement : « Que ta vie soit problématique, souligne Wittgenstein, cela veut dire que ta vie ne s’accorde pas à la forme du vivre. Il faut alors que tu changes ta vie, et si elle s’accorde à une telle forme, ce qui fait problème disparaîtra. » L’endurance, la dépense seraient-elles à notre époque, le seul moyen de parcourir notre monde hypercartographié et son flux ininterrompu d’informations ? Endurer, c’est être un pattern – un modèle d’énergie en transformation constante comme les particules à l’intérieur des atomes –, c’est préférer parfois la surcharge et le surrégime. « Vivre c’est défendre une forme » souligne Höderlin. C’est à nous de choisir le mode opérateur et le jeu dans lequel cette forme s’accomplira.

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Francesco Vezzoli
Le Gymnasium, 2006
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Sophie Calle
Cash Machine 06-49, 2003
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Paul McCarthy
Michael Jackson with Bubbles, 1997