Benoît Maire – Histoire de la géométrie 2, 2007 / Tête de Méduse, 2008
Catalogue de collection du FRAC Franche-Comté, 2010

ENGLISH VERSION

Tête de Méduse (Head of Medusa, 2008) sets two representations of Medusa opposite one another. One, placed on a shelf, is made of bronze, while the other is a hanging oil painting: “It is the painting that is in space while the sculpture is against the wall,”[1] notes Benoît Maire. Both are abstract objects and their title alone accounts for this link with a dumbfounding and dumbfounded Medusa-like figure.

Keep in mind that Medusa, with her deadly gaze that turned the onlooker to stone, is the symbol of pure negation, the drive for death. According to the myth, to protect Perseus, Athena turned her mirrored shield back to face the Gorgon whom Perseus slew. He then presented her head to Athena, who attached it to her shield. Here, “the abstract painting can be seen as the moment when Medusa gazes upon herself. It is the moment that Medusa is trapped by her own gaze—in both the painting and the sculpture.”[2] The painting may therefore perhaps be seen as “the image of Medusa in the shield”[3]—Medusa terrifying herself and petrifying her form in sculpture. “This piece is a metaphor of the maximum dialectic taken to its peak, its destruction, its impossibility.”[4]

In Histoire de la géométrie 2 (History of Geometry No. 2, 2007) Benoît Maire duplicates an image of Bela Lugosi. In respect to the mirror here he brings together a character’s double—playing by himself and against himself—and a game created by Dan Graham (One (1966)). This image of Bela Lugosi is taken from a scene in the film Le Chat Noir (1934) where he is concentrating and playing a game of chess. “I take this concentration and shift it to another object—a classic piece of minimal and conceptual art—to express contemporary art’s current focus on this period in history. This piece may be interpreted in two ways at the psychoanalytical and historical level—as the portrait of a current generation of artists fascinated by art history and the game that repeats itself,”[5] says Benoît Maire. For him, this fascination with conceptual and minimal art simply lies in photography itself. It conjures up a distant past as many of these works “come to us in the form of black and white photographs. This would appear important because, in art books, the paintings in the Louvre are in colour. Therefore conceptual art alone would seem far removed from us, becoming our absolute origin from which we are severed through lack of colour.”[6] Here the object of fascination is the game One. Dan Graham notes that this “game of solitaire deals with nominalism and what is meant by “one”. In the middle is a hole, where the puzzle is usually numbered from 1 to 16. This project builds on articles about physics and black holes in the Scientific American.”[7] A hole is lack, a repression, a form of amnesia; in this respect Benoît Maire notes that “in Histoire de la géométrie 2, the game is a possible image of Lacan’s concept of manque [lack], in the logic of the one bearing the real—the hole in the one, a vacant space, a mainspring of desire.”

When he uses images and documents already in circulation, Benoît Maire stresses that he is not merely adopting references but “plays them out in the order of the representation, like traces or ghost memories to be revived. I own nothing of what I handle, I play with things; the game is concocted through the order of the representation. It commits us to a level that is not one of bare life (instincts, drives) but one of reflection, society and living together.”[8] In his collages, he works as an archivist/iconographer indexing images: “I do not proceed in a scientific manner, but stroll along rather.”[9] He links these representations to the concept of transcendental indexation, namely “a kind of quantifier of existence of an object in the world that makes it possible to assess the degree that an object occurs in a given world.”[10] Once an image has been designated and assessed, it is associated with other items for the exchange or contrast they bring about.

Benoît Maire duplicates images here as if stuttering them out, as if the subject was able to address himself alone or engender himself alone in an echo of self. This takes to its utmost conclusion Lacan’s idea that “a letter always arrives at its destination”: a letter always reaches its addressee because we become its addressee when it reaches us, for ”its destination is wherever it reads.”[11] Solitary yet double, Bela Lugosi and Medusa are both recipient and sender of their own message, they are their own and only interlocutor. They are like José Ortega’s “mass-man”, who sees himself as perfect, aware of no lack outside of himself and thrilling little in anything that does not resemble him. This reference to virtually one and the same thing makes absolute coincidence possible and brings to mind the fear of sharing. It is a loop where a “fascinating image of a double is therefore ultimately nothing but a mask of horror, its delusive front: when we encounter ourselves, we encounter death.”[12]

(Translation Susan Schneider)

[1] Words by Benoît Maire, taken from conversations with the author, February 2010. Our translation

[2] Benoît Maire, ibid.

[3] Benoît Maire, ibid.

[4] Benoît Maire, ibid.

[5] Benoît Maire, ibid.

[6] Benoît Maire, ibid.

[7] In Graham, Dan Graham: Works 1965-2000, 2001, p. 101

[8] Benoît Maire, ibid.

[9] Benoît Maire, ibid.

[10] Benoît Maire, ibid.

[11] Barbara Johnson, “The Frame of Reference: Poe, Lacan, Derrida”, The Purloined Poe, John Hopkins University Press, 1988, p.248

[12] Slavoj Zizek, Enjoy your symptom! Jacques Lacan in Hollywood and Out, Routledge, 2001, p. 21

VERSION FRANÇAISE

Tête de Méduse (2008) met face à face deux représentations de Méduse. L’une, placée sur une étagère, est en bronze, l’autre, suspendue, est une peinture à l’huile : « c’est la peinture dans l’espace et la sculpture contre le mur », note Benoît Maire. Ces deux objets sont abstraits, seul leur titre permet de leur attribuer ce lien à une figure médusée/médusante.

Rappelons que Méduse, en pétrifiant quiconque de son regard, sous ses yeux meurtriers, symbolise la négation pure, la pulsion de mort. Dans ce mythe, Athéna, pour protéger Persée, plaça l’envers miroitant de son bouclier face à la Gorgone. Persée la tua et fit don de sa tête à Athéna qui la fixa sur son bouclier. Ici, « la peinture abstraite peut être lue comme le moment où Méduse se regarde elle-même. C’est le moment où Méduse est prise dans son propre regard et cela dans la peinture comme dans la sculpture. » La peinture peut être alors vu comme étant « l’image de Méduse dans le bouclier » : Méduse s’effrayant elle-même, pétrifiant sa forme-sculpture. « Cette pièce est la métaphore de la dialectique maximale portée à son comble, à sa destruction, son impossibilité. »

Dans Histoire de la géométrie 2 (2007) Benoît Maire double une image de Bela Lugosi. Dans ce rapport au miroir, il rapproche le double d’un personnage – jouant de lui-même, jouant avec lui-même – et un jeu créé par Dan Graham (One (1966)). Cette image de Bela Lugosi est issue d’une scène de Le Chat Noir (1934) dans laquelle il joue une partie d’échecs, il se concentre. « J’utilise cette concentration et la déplace sur un autre objet : une pièce classique de l’art minimal et conceptuel, pour exprimer la concentration actuelle de l’art contemporain sur cette période historique. Cette pièce peut s’interpréter dans un double sens au niveau psychanalytique et au niveau historique : comme le portrait d’une génération actuelle d’artistes fascinés par cette histoire de l’art, et le jeu qui se répète. » Une fascination pour l’art conceptuel et minimal qui résiderait, à ces yeux, tout simplement dans la photographie elle-même. Elle évoquerait un passé lointain car beaucoup de ces œuvres « nous parviennent sous la forme de photographies en noir et blanc. Cela semble important car les peintures du Louvre sont, dans les livres d’art, en couleurs. Seul l’art conceptuel serait alors très éloigné de nous. Devenant notre origine absolue, dont nous serions coupé par manque de couleur. » Le jeu One est ici l’objet de la fascination, Dan Graham note que ce « jeu de solitaire traite du nominalisme et de ce que désigne le « un » (one). Il y a un trou au milieu, là où normalement le puzzle devrait être numéroté de 1 à 16. Ce projet s’inspire d’articles du Scientific American sur la physique et les trous noirs. »[1] Un trou c’est un manque, un refoulé, une amnésie et à cela Benoît Maire note que « dans Histoire de la géométrie 2, le jeu est une image possible du manque lacanien, dans la logique de l’un qui supporte le réel : trou dans l’un, place vacante, moteur du désir. »

Lorsqu’il utilise des images, des documents déjà en circulation, Benoît Maire souligne qu’il ne s’approprie pas simplement des références mais « les joue dans l’ordre de la représentation, comme traces, souvenirs spectres à réactiver. Je ne possède rien de ce que je manipule, je joue avec des choses, et ce jeu se trame dans l’ordre de la représentation. Il nous engage à un niveau qui n’est pas celui de la vie nue (les instincts, les pulsions) mais de la réflexion, de la société et de la vie ensemble. » Pour ses collages, il travaille comme un documentaliste-iconographe, indexant des images : « Je ne procède pas de manière scientifique, mais plutôt par flânerie. » Il relie ces représentations au concept d’indexation transcendantale. Celle ci étant « une sorte de quantificateur d’existence d’un objet du monde, elle permet d’apprécier le degré d’apparition d’un objet dans un monde donné. » Une fois l’image désignée et appréciée, elle est associée à d’autres éléments pour l’échange ou le contraste qu’elles opèrent.

Ici, il double des images comme par bégaiement, comme si le sujet ne pouvait s’adresser qu’à lui même, ne faire que s’engendrer – un écho de soi. C’est porter à son comble l’idée de Lacan qu’une « lettre arrive toujours à sa destination » : une lettre parvient toujours à son destinataire , parce que l’on devient son destinataire lorsqu’elle nous atteint, « puisque sa destination, c’est là où elle arrive. »[2] Solitaires et pourtant doubles Bela Lugosi et Méduse sont à la fois destinataire et expéditeur de leur propre message, ils sont leur propre et seul interlocuteur. Ils ressemblent à cet « homme-masse » que décrit José Ortega, qui se considère comme parfait, ne ressentant aucun manque en dehors de lui-même et n’aimant que peu ce qui ne lui ressemble pas. Ce renvoi du pareil-au-même permet une absolue coïncidence et évoque la peur du partage. Une boucle dans laquelle une « image fascinante d’un double n’est par conséquent en dernier ressort rien d’autre qu’un masque d’horreur, son illusoire façade : lorsque nous nous rencontrons nous-mêmes, nous rencontrons la mort. »[3]

Note : Toutes les citations, qui ne renvoient pas à des notes de bas de page, sont issues de conversations effectuées par l’auteur avec l’artiste en février 2010.

[1] Dans Graham, Dan Graham : Œuvres 1965-2000, 2001, p. 101

[2] Barbara Johnson, « The Frame of Reference : Poe, Lacan, Derrida », The Purloined Poe, John Hopkins University Press, 1988 p.248

[3] Slavoj Zizek, Jacques Lacan, à Hollywood et ailleurs, Actes Sud, 2010, p. 54

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Benoit Maire
Hitoire de la geometrie 2, 2007
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Benoit Maire
Tete de Meduse, 2008
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Benoit Maire
Tête de Méduse, 2008