Allen Ruppersberg – One of Many-Origins and Variant
IAC, Villeurbanne
Art21 - N°10, 2007

Allen Ruppersberg reste attentif aux économies parallèles et aux possibilités qu’offre tout ce qui est affranchi des catégories et des hiérarchies de l’art – délaissant ce qui apparaît avec autorité (le luxe, les valeurs sûres, les têtes d’affiches tant artistiques que littéraires). Comme le dira plus tard John Armleder, Ruppersberg semble lui aussi très respectueux du « n’importe quoi » sans jamais le disqualifier pour jouir de la réalité dans son évidence, puisque tout a valeur d’artefact et de sens.

Pour The Singing Posters Parts I-III (2003-2005), il va utiliser les affiches de la Colby Posters Company qui annoncent des événements « sans prétention », comme les foires, concerts, brocantes… Ruppersberg les vide de leur contenu et y inscrit le poème d’Allen Ginsberg, Howl, retranscrit phonétiquement, dans une sorte de « langue populaire » (Dan Cameron). Chacune de ces affiches devenant un fragment du poème – accroché sur des pans de murs entiers – est par son récit et ses couleurs criardes autant à lire qu’à voir. Dans ce désir de ne jamais faire barrière à ce qui est conspué, ringard, sans intérêt, Ruppersberg porte un regard extrêmement attentif et affectueux sur la littérature de gare, le polar, les classics illustrated et toutes sortes de livres bon marché ; pour ce qu’ils révèlent de notre société autant que pour le plaisir de l’objet en lui-même. Remainders: Novel, Sculpture, Film (1991) Le titre fait sens : l’artiste compose un étalage comme ceux des librairies de quartier, permettant de manipuler et consulter les livres, pour lire leurs couvertures qui illustrent une possible narration, celle de seize chapitres – en fait seize titres de films éducatifs américains. Ruppersberg souligne l’importance du livre-objet ayant des « caractéristiques physiques qui sont indépendantes de l’histoire qu’il raconte. Il a un dedans et un dehors, et c’est quelque chose qui m’a toujours passionné. »[1]

Comme tout artiste s’intéressant aux cultures populaires, Ruppersberg s’expose aux malentendus. Mike Kelley rappelle que brouiller ou abolir les frontières entre low et high culture ne peut plus être une finalité à notre époque et qu’interpréter sur ces bases des œuvres contemporaines nous ramène « au XIXe siècle, et non au XXIe. »[2].

Ruppersberg, débutant dans les années 1960, fait du temps une dimension essentielle de son travail. Dans These fragment… 1968-2003 (2005), il nous prévient par une pancarte : Adventure not progress. Le spectateur flâne dans un réagencement des différents composants du travail de l’artiste : objets scéniques de couleurs primaires (estrades, escaliers, portes…), photographies, affiches, aquariums de verre, ainsi que Where’s Al? (1972). Un panneau composé de photographies, représentant des personnages anonymes dans leur vie quotidienne, et des cartes d’index retranscrivant des dialogues dans lesquels ils cherchent un certain Al. Un jeu de piste où il faut prendre le temps de chercher Al pour en fin de compte savoir qui il est. L’exposition de l’IAC permet de saisir le travail de Ruppersberg dans son amplitude – tant conceptuelle que formelle – découvrant que les rapports sociaux, l’agencement ou l’acte de collection sont des vecteurs du travail de l’artiste.

[1] Allen Ruppersberg, Allen Ruppersberg Books, Inc., Frac Limousin, 1999, p. 105.

[2] « Tout cela, ajoute-t-il, n’est qu’une question de goût et de classe sociale. Pour moi, l’art n’est pas une question de qualité. La qualité est déterminée par des facteurs sociaux, comme le marché, les gens au pouvoir, les institutionnels. L’histoire montre que ce genre de distinction ne signifie rien. » Mike Kelley, Le Monde, 18/19 Juin 2006.

http://timotheechaillou.com/files/gimgs/83_allen-ruppersberg-3.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/83_allen-ruppersberg-2.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/83_allen-ruppersberg-1.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/83_allen-ruppersberg-4.jpg