Il est l'eau simple qui fait se bruit désagréable dans le feu
Essay for 12-52 - A virtual gallery about sculpture photography, 2013

1. La photographie — mettant à plat ce qui existe en deux ou en trois dimensions — ne permet pas de documenter «correctement» une exposition qui met en relation — en conversation — des œuvres dans un espace donné. Le regard humain ne circule pas de la même manière devant une image qu’à l’intérieur de la réalité photographiée et «on oublie trop souvent les différences entre l'image d'exposition et sa visite : les sensations (température, espace, cheminement, interaction avec d'autres visiteurs et tout autre stimulus) disparaissent. La troisième dimension disparaît. La gestion du temps disparaît» (Xavier Veilhan). Dans une image nous sommes dépendant de la mise au point de l'appareil et de l'angle de son champ de vision. La photographie ne peut focaliser de la même manière que l'œil humain : elle reste un trompe l'œil. Ce qui est à la fois une fatalité et une liberté, une perte et un engagement.

2. Une œuvre est façonnée par ces apparitions temporaires et sa circulation en image — catalogues, magazines, internet. L’image est devenue transportable, et pour qu’elle soit facilement en circulation, elle doit être en basse définition.

3. Deux pôles : les photographies de sculptures ne rendent d'elles qu'un versant, qu'une face ; tandis qu'une sculpture réfléchissante renverra l'image du photographe et de son appareil.

4. Rappeler aux photographes qu'une sculpture est «ce sur quoi l’on bute quand on prend du recul devant une peinture» (Ad Reinhardt).

5. Pour le portfolio du catalogue de l'exposition Seuls quelques fragments de nous toucheront quelques fragments d'autrui (Galerie Thaddaeus Ropac, 2013), le photographe de mode Pierre Even favorisa différents points de vues avec des close-up sur certaines œuvres, préférant fragmenter l'exposition plutôt que de la documenter de façon rigoureuse et consensuelle. Un choix – une éthique – qui découle de la prolifération des vues d'expositions qui – par académisme – cherchent une neutralité de point de vue. Il fallait trouver un regard d'interprète pour un nouveau type d'écriture visuelle capable de proposer différents cadrages qui ne restreignent pas la complexité et le mystère des œuvres. C'est à la fois un travail physique (engageant une formalisation des images) et politique (engageant le comportement du photographe face à son sujet). Son «reportage» permit un parcours subjectif de l'exposition.

6. «Aesthetic choices are politics» (Felix Gonzalez-Torres).

7. Pour le catalogue de l'exposition Sudden Impact (Le Plateau, 2007) Xavier Veilhan proposa de photographier l'exposition avec un objectif 8 mm qui élargit à l'extrême le champ de vision : «Utiliser un 50 mm restitue une image sans déformation, mais cette image n'est qu'un petit extrait rectangulaire dans le champ de vision humain elliptique. Utiliser un 8 mm, c'est s'approcher de ce champ de vision en sacrifiant le détail et l'objet dans son autonomie et son intégrité (il est déformé), pour privilégier le contexte de l'exposition et les interactions des œuvres entre elles. La subjectivité de ce choix montre la subjectivité de la convention photographique habituelle : celle-ci n'est qu'une autre subjectivité plus communément admise.» Ses photographies sont la formalisation d'une pensée attentive au contexte de l'exposition, aux œuvres, à leurs matières et représentations.

8. Pourquoi vouloir être objectif, neutre, descriptif et documentaire lorsque l'on produit des vues d’exposition – ce langage poétique et métaphorique — alors qu'image est l'anagramme de magie ?

9. «On a beau dire ce que l'on voit, ce que l'on voit ne tient pas dans ce que l'on dit.» Michel Foucault

10. Croire posséder un monde désiré à travers une image est une chimère.