Claude Lévêque
L'Officiel Art - N°5, March - May, 2013

Timothée Chaillou : Pourrais-tu évoquer tes débuts avec la photographie ?

Claude Lévêque : Aux beaux-arts j’ai d’abord commencé par peindre, puis je me suis dirigé vers la photographie. Je créais des mises en scènes liées à la représentation du corps et j’ « utilisais » la photographie comme l’ont fait Christian Boltanski, Annette Messager ou Hans-Peter Feldman. Maintenant, je ne produis plus d’installations avec des photographies. La photographie me permet de faire des repérages, de prendre des instantanés qui sont importants dans mes explorations. Les visions, les observations que je photographie sont des éléments du réel que je peux ensuite traiter dans mes dispositifs.

TC : Comment abordes-tu la photographie dans ton exposition Un instant de rêve à la Maison Européenne de la Photographie ?

CL : Les photographies que je présente n’ont rien à voir avec mes débuts liés aux rituels ou à la mise en scène d’images. Lorsque le directeur de la MEP Jean-Luc Monterosso et Michel Nuridsany m’ont proposé cette exposition, je me suis très vite demandé : Quel statut donner à mes photographies ? Quels formats ? Quels ensembles ? Je voulais éviter l’encadrement, l’accrochage aux murs. C’est un peu les mêmes questions que je me suis posé lorsque j’ai, pour la première fois, présenté Grand Hôtel (1982) à la Maison des Arts de Créteil.

TC : Sur un autel recouvert d’un satin vert au pied duquel sont éparpillés des bris de miroirs, des photographies, dont tu soulignes la préciosité avec des cadres dorés, sont placées autour d’un bouquet de roses rouge.

CL : Cette « sculpture photographique » est liée à la célébration du corps – mutilé ou idéalisé. Je voulais scénographier et scénariser des images qui sont basées sur le standard de la photographie fétichiste - dans un format carte postale. J’étais inspiré par le travail de Gina Pane, Michel Journiac ou Gilbert & George. La photographie me permettait de figurer des fragments de corps, des histoires autour des cinq éléments et tout ce qui pouvait être lié à la mythologie ou au luxe
A la MEP, les photographies projetées ne représentent aucun corps, aucune présence humaine. Il y a plusieurs projections d’images, produites entre la fin des années 1980 et aujourd’hui, dans des formats et des rythmes différents pour créer un parcours, un voyage.

TC : Tu parles de parcours, penses-tu qu’il y ait, dans tes expositions, un parcours idéal dans la circulation des visiteurs ?

CL : Il y a toujours un sens que le visiteur emprunte naturellement. Je ne le calcule pas, sauf quand je contrains le visiteur, comme pour le Grand Soir (2009) à la Biennale de Venise. En général, je préfère que les gens circulent librement. Dans le cadre de mes expositions, j’aime inverser les séquençages, pour que le parcours ne soit pas linéaire avec un début et une fin pour ne par surenchérir sur la narration, car cela deviendrait moins aventureux. C’est pour ces raisons que j’ai aimé ta dernière exposition [Seuls quelques fragments de nous toucheront quelques fragments d’autrui, Galerie Thaddaeus Ropac, 2012-2013] qui était très construite et photogénique. On pouvait y naviguer, il y avait différents médiums, différentes échelles. Tu as su mixer les œuvres, désordonné les valeurs et les chronologies. Tu as évité de faire une exposition encyclopédique liée à la classification. La plupart du temps les commissaires ne savent pas faire cela et ont une pratique de bons conservateurs sans qu’ils ne prennent de risques.

TC : A la MEP sont présents les grands thèmes qui font la richesse de tes terrains d’investigation : la vague punk et rock, des paysages déshumanisés et désaffectées, les paysages de ton enfance, etc.

CL : Oui cela ne manque pas ! (Rires) Ce sont des images liées à l’abandon, au chaos ou à la solitude. Tout ce qui appartient à la destruction, à la ruine, au désagrégement de la société, toutes ces formes esthétiques m’intéressent. Elles amènent une position critique sur le monde. La photographie est un regard que je porte sur une réalité parfois violente, parfois anodine. C’est grâce à ces constats que je peux échafauder mon univers et inventer autre chose en contrevenant à cela par un système de dispositifs oniriques, proches d’une idéalisation, qui sont à l’inverse de ces réalités insoutenables.

TC : Il y a dans tes photographies une teinte mélancolique faisant le constat d’une vie standardisée et monotone. D’ailleurs, pour ton portfolio, tu as choisi des images d’environnements banlieusards aseptisés.

CL : En effet, l’anonymat et l’aliénation m’intéressent. Il y a une photographie qui a été faite dans un village près de Moulin dans l’Allier, où la communauté d’immigrés vietnamiens a construit une salle des fêtes démesurée avec un portique asiatique planté devant. Cet élément est complètement absurde dans un tel paysage. Il y a aussi une photographie de tapis étendus sur des fils devant des barres d’immeubles. C’est en Russie, autour d’un marché gigantesque qui n’existe plus. Un lieu démesuré.
Je me sens plus à l’aise à montrer mes photographies dans des magazines pour un portfolio. Cela me permets de constituer un ensemble où je peux raconter quelque chose.

TC : Pour pouvoir regarder tes images de façon plus intime, dans un rapport de proximité, dans n’importe quelle situation, sans les contraintes d’un espace d’exposition.

CL : Tout à fait. Pour moi, au-dessus d’un certain format mes photographies n’ont plus raison d’être, j’aime qu’elles soient petites.

TC : Elles restent dans leur statut de carnet de notes, d’images d’inspiration. Pourrais-tu nous parler de ton livre Nevers let love in (Editions Dilecta, 2012) qui regroupe parmi une multitude d’images, certains de tes textes et une rencontre avec Catherine Deneuve ?

CL : L’idée était de faire un livre lié à mon enfance, à tous ces territoires qui ressurgissent sans arrêt, d’une manière ou d’une autre, dans mon travail. Cela m’a donc amené à réunir un certain type d’images, de textes et à faire venir Catherine Deneuve sur les lieux de mon enfance à Nevers. C’est une ville très mélancolique, assez triste, restée intacte. Il n’y a eu aucune modification urbaine. Je voulais montrer à Catherine Deneuve des endroits qui pourraient être comme des décors de cinéma, des lieux qui n’ont rien de spécial mis à part qu’ils sont figés, comme intemporelles.

TC : Tu n’as pas mis en scène Catherine Deneuve dans le paysage de Nevers, vous vous y êtes simplement promené et tu n’as pris que quelques photographies d’elle.

CL : Absolument, d’ailleurs elle n’est jamais représentée de face. Il s’agissait plus d’un échange. Le livre comporte un fragment de notre discussion sur le paysage, nos souvenirs, nos familles, etc. Dans ce livre, il y a ainsi une partie autobiographique importante, avec des textes sur mon grand-père, ma tante – qui étaient des résistants - et des textes poétiques, de fiction et d’autres qui sont de l’ordre du fantasme. Je vois ce recueil comme un ensemble de notes ou un storyboard. Ce n’est pas qu’une simple reconstitution de mon passé car, comme le paysage de Nevers, il me fallait être un peu hors du temps.
TC : Pourrais-tu te priver de la photographie ?

CL : Non, jamais !

http://timotheechaillou.com/files/gimgs/227_a.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/227_r.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/227_e.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/227_t.jpg
http://timotheechaillou.com/files/gimgs/227_z.jpg