Suisse Air
Essay for the exhibtion Milo Keller/Lauris Paulus - Suisse Air, Motte & Rouart Gallery, Paris, October 10/November 10, 2007

Mécanismes et échanges

Le projet Alp Transit est une série photographique sur le chantier d’un tunnel ferroviaire. Ces images sont des instants de surveillance – ce qui l’approche du documentaire – et des mises en lumière de lieux devenus scénario – ce qui l’en éloigne. Le travail de Milo Keller croise les sciences sociales, mais n’en a ni la méthode ni la finalité.
Les valeurs économiques, la productivité, l’exploitation et la circulation du capital sont les substances de la « dépense de la force humaine de travail » (gattungswesen), dit Joseph Beuys. Endurer et dépenser, c’est créer un processus, un échange social, une expérience relationnelle. Ce tunnel est un espace d’activité et ces images, son arrêt. C’est un temps gelé, d’où sonne le bruit des machines. Tout ici représente la force de travail dans une production silencieuse. C’est une situation de rassemblement hyperproductif, de surrégime apaisé par une signalétique lumineuse presque théâtrale. Un espace en création, un lieu de travail pour un lieu de transit.
Milo Keller donne à ce tunnel une valeur d’image qui n’appartient qu’au travailleur. Il rend compte de ce que nous ne pouvions atteindre, un moment aveugle. Ce chantier devient un space opera souterrain, une projection dans un espace-temps surnaturel. C’est une zone d’indétermination, une « non-knowledge zone ». Le terrain doit être sondé et envisagé comme une aire de découvertes et de risques.
Il est question de déformation et d’ambiance créées par des jeux de lumière que le tunnel émet, réfléchit et absorbe. Tranchée, ces couleurs saturent l’image, comme dans les scènes d’effroi de Suspiria de Dario Argento. Ce sont les mécanismes du spectacle, du théâtre et de ses modes d’éclairage à la fois séduisant et complètement bricolé, primaire. Comme au tournant d’une intrigue, c’est un lieu qui doit être protecteur, mais qui justifie sa prise de danger. Comme dans la science-fiction, il devient celui des initiations, des explorations pour fournir un nouveau paysage cartographique et de transport

Panoramas et transformations

Il y a dans les images de Lauris Paulus une appartenance au glam-rock, au wild living, une envie immédiate d’un effet décoratif ténébreux, sauvage et rauque. Cette attitude se considère à la lumière de la « dignité du décoratif » (Matisse), où la surface est le « dernier bastion de la profondeur » (Daney). Ces œuvres sont un moment qui cinégénise, par leur rassemblement, l’exposition. Elles s’accommodent de la perfection et de l’illusion d’une technique sans être la publicité d’un travail.
Les allégories et vanités de Lauris Paulus se perçoivent par le prisme du romantisme, de ce moment de l’exacerbation des passions, du tumulte des esprits souvent en cérémonie. Pour Hegel, le romantisme est la « nuit du monde ». Toute action au sein de cette obscurité est violente voire chaotique. L’échappée onirique qu’engendrent ces images est ce que nomme Lacan « forclusion », un retour halluciné dans notre réel après n’avoir pu porter un jugement de réalité sur l’irrationnel.
Ici, le chaos n’est jamais là en premier. La situation initiale fait régner l’ordre. Mais cette apparente tranquillité n’est pas chose rassurante. Les images sont le départ d’un chaos à venir. Les indices du monde réel sont des éléments perturbateurs qui créent des brèches dans lesquelles le désordre s’infiltre. Un doute s’installe, une violence sourde. Aucun éclaircissement n’est fourni car les œuvres ne sont pas là pour être des modes d’emploi et aucune idée ne restera stable très longtemps.
Un paysage idyllique d’une cascade dans une végétation luxuriante est dévié par l’intrusion d’une eau rosée. Est ce un lieu de perdition ou un paradis perdu ? C’est une image de décor, voir de possible papier peint eighties, donc une image qui passe puisque inscrite dans des lieux de passage – on pense aux salles d’attentes, aux restaurant asiatiques ou à Scarface.
Des tas de palettes, rangés au millimètre. Sortant du noir, on hésite à chercher ce qu’elles viennent cacher. Image d’une « reconnaissance inversée », comme le dit Gombrich, où l’on découvre une sculpture minimaliste dans son lieu de vie, de mise en forme et de transit. Cet espace est une zone d’échange, de transport. Ces objets serviront à une possible construction et formalisation plastique tant industrielle qu’artiste.
Face à un bâtiment de verre et entre deux pierres, une fumée surgit. L’architecture moderniste et son utopie ont souvent servi de décor pour la science-fiction, la plaçant dans un futur où les formes se minimalisent pour maximiser leur efficacité fonctionnelle. C’est par une confrontation entre quelques rochers ou météores et ce lieu de civilité que naît une esthétique du doute, de la catastrophe. Est ce un accident ? Un film still d’une hypothétique histoire d’extraterrestre ?

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Lauris Paulus
Cascade de 33 néons, 2005
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Lauris Paulus
Gilles et Vincent, 2002
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Milo Keller
Alp Transit, 2003/05
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Milo Keller
Alp Transit, 2003/05
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Milo Keller
Alp Transit, 2003/05
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Milo Keller
Alp Transit, 2003/05
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Milo Keller
Alp Transit, 2003/05