Stéphanie Cherpin
Archistorm - N°52, January/February 2012

Timothée Chaillou : Êtes-vous intéressé par les espaces de présentation des défilés de mode, des agencements de magasins ou des salons de voiture ?

Stéphanie Cherpin : Ni défilés de mode ni salons de voiture mais agencements de magasins bien sûr ! Les objets et matériaux que je trouve chez les fournisseurs sont aussi importants que leur espace de présentation, la façon dont ils sont stockés et mis en rayon. Je n’aime pas trop la mis en scène sophistiquée lorsque je vais « récolter » du matériel. Par exemple, les rayons d’Ikea sont bien trop arrangés pour moi, je leur préfère la brutalité d’Emmaüs, des stocks btp ou la précarité des allées de Brico dépôt. La sérialité y est bien plus mise en valeur sans la scénarisation de la fonction des objets. Ce qui les rend plus disponibles pour la sculpture qui peut s’y projeter. Il y a quand même un petit effort d’agencement dans ces magasins mais qui confine au ridicule et presque au tragique comme des grappes de paires de gants de chantiers installés en « cascade » ou des frises en matériau isolant.

TC : Que pensez vous de ce que dit Barthes : « Quel qu’en soit le sens : ce ne sont pas les choses, c’est la place des choses qui compte. »

SC : Je suis assez d’accord. Je ne pense pas qu’il y ait de sens absolu a priori, ou par exemple, pour interpréter cette formule dans le domaine de la sculpture, de vérité des formes, des objets ou des matériaux. Bien sûr, leur choix n’est jamais complètement neutre mais ils reçoivent dans le travail un si grand nombre d’informations que leur identité de départ se trouve fatalement malmenée. Pour moi tout dépend de la relation particulière qui va se créer au moment de la réalisation d’une pièce. C’est un peu comme un morceau joué en live ; chaque version sera différente en fonction d’un grand nombre de paramètres liés au contexte précis de la performance. J’ai été très touchée par un texte de l’anthologie « Les techniciens du sacré », (que j’ai reproduit dans ma participation à l’édition du magasine Palais à l’occasion de Dynasty). Il s’agit de l’extrait d’un dictionnaire aztèque qui se présente comme une traditionnelle suite de définitions (Grotte, forêt, montagne, …), mais celles-ci n’obéissent à aucune hiérarchie ou souci de définir ce qu’est une chose en dehors d’un contexte ou d’un point de vue donné. On ressent très clairement dans ce texte l’expérience vécue de celui qui définit la chose ; ainsi la forêt est à la fois une chose rassurante, source de vie, mais aussi le domaine des bêtes sauvages, de la mort, du danger. Elle a des qualités physique et psychique, réelle et imaginaire, sans hiérarchie ni supériorité du point de vue de celui qui définit : il fait bien partie du même monde, dans un rapport d’intimité avec son environnement. Je pense que c’est un peu pareil dans mon travail de sculpture.

TC : Le socle, le piédestal, le podium sont des espaces de pouvoir, de compétition, de mise en valeur et d'autorité. Pourquoi utiliser cette typologie ? En quoi peut-on déjouer ces principes ?

SC : Pour l’instant j’avoue ne pas avoir trop utilisé le dispositif du podium, du moins je n’ai jamais pensé la question du socle indépendamment de la sculpture. C’est peut-être justement parce que je n’ai jamais considéré mes pièces comme des objets mais bien comme des sujets. Le dispositif de présentation d’une pièce fait partie intégrante de celle-ci, le moindre clou, câble, crochet, sangle, à un sens précis et informe la sculpture. Ce sont comme les mots d’un texte qu’il faut choisir avec précision car la moindre nuance peut changer le sens de l’ensemble. Je suis extrêmement gênée lorsque je vois de bonnes pièces dont l’accrochage a été négligé, comme si on pouvait l’envisager à part, juste comme une solution technique. Une sculpture, corps tri- dimensionnel, c’est aussi l’espace qui l’entoure, le lieu dans lequel elle a été conçue, le lieu d’où proviennent les matériaux qui la composent, etc. bref une multitude de détails qu’il faut faire tenir ensemble. Leurs traces seront forcément visibles dans la pièce, même de manière très tenue et abstraite.

TC : Pourquoi mettre le parcours du spectateur en valeur, au même niveau que la sculpture ?

SC : Je n’envisage pas mes sculptures comme des objets, c’est pourquoi elles doivent occuper le même espace que le spectateur. Il s’agit plus d’une rencontre ou d’une confrontation entre deux sujets. Il n’y a pas de mise à distance par le truchement d’un podium, pourtant des rapports de force et peut-être même une forme d’agressivité peut se dégager de certaines de mes pièces mais cela s’exprime toujours depuis un terrain commun.
Je suis allée au Japon cet été et ce voyage m’a justement fait beaucoup réfléchir sur ces notions d’espace commun ou de mise à distance. Dans la plupart des espaces d’exposition, des temples ou des jardins, le parcours du spectateur est nettement tracé, délimité. Il est tenu à distance et ne fait clairement pas partie du même espace de ce qu’il peut contempler, de loin ou en suivant une route, sans possibilité d’en franchir les barrières ou de l’emprunter à rebours. Ce n’est absolument pas le rapport que j’entretiens avec mes pièces ni celui que je souhaite établir entre celle-ci et celui qui va les rencontrer. Si distance il doit y avoir, elle sera le fait de la nature même de cette rencontre et pas d’un dispositif artificiel.

TC : Tendre, détruire, déchirer, lâcher, pénétrer, s’abandonner… sont des mots qui peuvent indiquer/décrire à la fois votre processus de travail et sa finalité. Sont-ils des métaphores de la jouissance et de l’état passionnel ? Y aurait il ici une référence à une « petite mort » du matériau ou de la matérialité ?

SC : Il est très juste de relever que le processus de travail et sa finalité se confondent dans un ensemble de gestes; c'est précisément à ce moment-là qu'apparaît la sculpture, dans la somme des gestes et interactions, au terme de la relation particulière que j'ai eu avec telle pièce, à un moment donné. Bien que je parle volontiers de « relation », je crois que je ne peux pas restreindre ma pratique à une métaphore de la jouissance. Pour moi, les gestes dont vous parlez évoquent aussi bien l'extase mystique, sexuelle, ou encore le vocabulaire guerrier. Ces champs se tiennent bien sûr dans une grande proximité mais relèvent aussi de différentes modalités d'actions, et je crois que c'est plutôt dans cette diversité que se situe ma pratique et le terme d’ « état passionnel » conviendrait mieux. Mon travail se fait dans la dépense plus que dans la retenue mais je ne peux pas dire qu'il y ait vraiment de plaisir ou de satisfaction. La plupart du temps c'est un travail assez pénible, qui relève plus de la lutte, avec quelques courts instants de répit mais qui amène à un état très particulier dans lequel le sujet se trouve à la fois éclaté et pour cela justement intensément présent dans sa relation aux choses.
Je pense que l'énergie sexuelle est un outil comme un autre, au même titre que la colère, la fatigue ou la faim. Ce sont des expériences « communes », partagées par tous et cette notion de communauté guide mon travail : le choix de matériau et de gestes simples que tout le monde pourrait exécuter. Parfois le matériau peut jouir, être à l'agonie, résister ou subir tout autre expérience intense et essentielle.

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Stéphanie Cherpin
Starving in the belly of..., 2009
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Stéphanie Cherpin
Heaven is a truck, 2011
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Stéphanie Cherpin
Daddy's little girl..., 2009
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Stéphanie Cherpin
Trapped again..., 2010