Sébastien Tellier/Xavier Veilhan
Blast - March 2008

Guillaume Fédou : Sébastien, es-tu fier de ta réussite, due en grande partie au morceau La Ritournelle ?

Sébastien Tellier : L’idée même de réussite est un peu datée. Ce n’est pas un but en soi. Il y a des choses beaucoup plus importantes comme la sexualité, par exemple. Je pense qu’il n’y a rien au-dessus.

GF : Justement, dans ton album, il est à la fois question de sexe pur, si l’on ose dire, avec un morceau comme Divine, et des visions plus romantiques sur L’amour et la violence. Quelle différence fais-tu entre amour et sexualité ?

ST : Lorsque je parle de sexe, c’est à travers un couple amoureux. C’est donc lié. La jouissance totale est obligatoirement liée à l’amour. Mais parfois l’image de la sexualité est liée à la domination. Pour obtenir un sexe parfait, il faut être quelqu’un d’intelligent, de doux, de gentil et de tendre. Sinon ça foire vite. Je ne serais pas heureux dans une relation dominé/dominant. Mais faire mal à l’autre parce que ça lui fait du bien, c’est aussi être gentil …

GF : La sexualité selon toi se révèle donc plus compliquée que prévue, moins instinctive ou, pour faire vite, moins animale …

ST : Pour moi le sexe est sophistiqué. Comme mon disque. Plus le sexe est élaboré, plus la jouissance est énorme. Donc je fais de la pop parce que j’ai des envies de gloire, et du R’n’B parce que j’aime bien sa saveur, son feeling … Et puis c’est la seule musique qui a de l’avenir … Elle évolue, elle change …

GF : Est-ce que tu as l’impression de faire partie de la « chanson française » ?

ST : La chanson française n’a aucun avenir. Ou s’il y’en a un, c’est grâce à mon nouvel album. Les deux chansons que je chante en français (Roche et l’Amour et la Violence) sont les deux seules chansons françaises que j’arrive à écouter en ce moment.

GF : On a l’impression que tu t’es entièrement défini dans ton premier album, L’Incroyable Vérité, où tu dis tout de toi, et que depuis tu cherches presque à t’en excuser en explorant la politique (album Politics), aujourd’hui la sexualité …

ST : C’est tout à fait ça. Sur mon premier album, j’étais persuadé que la famille était ce qui comptait le plus au monde. Puis, en faisant les premières parties de Air, j’ai cru que c’était la politique qui était au centre de tout : le rassemblement, le meeting, la scène, le gâchis du show-biz … Tout était politique. Sauf La Ritournelle, qui n’en parlait pas, tout comme l’Amour et la Violence ne parle pas de sexe, ni d’amour physique … Il faut toujours une exception à la règle.

GF : Justement, L’amour et la violence parle de quoi ? On dirait un début de confession, mais qui s’arrête en chemin.

ST : Parce qu’il n’y a pas besoin de s’étendre là-dessus, tout est dit en quatre lignes. C’est seulement : « Dis-moi qui je suis pour toi, qu’est-ce que tu penses de ma vie » … J’ai l’impression d’avoir atteint, avec cette chanson, la finalité de l’art … La perfection.

GF : La perfection …

ST : Pour moi la perfection, c’est quand deux contraires trouvent leur équilibre. L’amour et la violence, par exemple. J’aime être profond et superficiel en même temps. Si tu n’es que superficiel tu restes stérile et si tu n’es que profond tu es ennuyeux.

GF : Et la violence ?

ST : Pour rentrer dans le détail, j’ai eu des problèmes d’alcool, des histoires, des bagarres … Quand j’étais ado, j’avais une vraie passion pour le vandalisme, même si aujourd’hui dans Sexuality je défends la tendresse.

GF : Tu te bagarrais déjà à l’école ?

ST : J’ai toujours eu de gros problème avec l’autorité, d’autant plus que ma mère dirigeait une école pour enfants génies venus du monde entier … Le courant avait parfois du mal à passer entre nous … En plus l’école s’appelait Léonard de Vinci !

Xavier Veilhan vient de terminer sa séance-photo, il interrompt son ébouriffé comparse.

Xavier Veilhan : Mais qu’est-ce que tu racontes, encore …

ST : Je raconte que ma mère dirigeait une école d’enfant-génies et que j’ai eu rapidement besoin de me faire accepter au-dehors.

XV : Génial ! Je ne savais pas.

GF : Xavier, qu’est-ce qui t’a plu dans le travail de Sébastien ?

XV : J’ai adoré son premier album, un véritable objet, un OVNI que j’ai découvert sur scène … Pour quelques initiés seulement …

GF : Et toi, Sébastien, comment as-tu découvert le travail de Xavier ?

ST : Sur catalogue. Il y avait son rhinocéros, une fausse forêt … Je n’y connaissais rien de rien à l’art contemporain. Mais j’ai senti un truc proche de moi, un truc très très loin de ce que je déteste (rires). L’art de Xavier n’est pas connoté, il est pur, pas référencé, pas lié au social, au gnan-gnan, ça voltige au-dessus de tout le reste …

XV : Ce qui me plait aussi dans le travail de Sébastien c’est ce truc chaud, rare, à la fois physique et mental …

Timothée Chaillou : Vous êtes tous deux liés par le goût de l’immédiateté, de l’énergie de la scène et de son espace de représentation. Toi Xavier, tu travailles sur les notions de podium, de présentation scénographique...

XV : L’amour du show, c’est un postulat. On le fait d’autant mieux lorsque l’on n’y croit pas complètement. C’est une histoire de panache, de distance, sans condescendance. C’est utiliser des images préexistantes pour rentrer de plain-pied dans un imaginaire collectif. Je recherche l’impact à travers mes objets.

TC : Fétichisme ?

XV : Ça reste très léger. L’objet élimine ce qu’il y a de lourd dans les rapports humains, il est transitionnel. Je travaille avec certains types d’objets, parce qu’ils sont un lien physique entre les êtres, ils ont une histoire. C’est pour ça qu’on en offre quand on revient de voyage. Les objets sont des synthèses.

GF : Vous avez un côté dandy street-wear, limite bling-bling. Un cliché ?

ST : Un cliché, c’est très difficile à obtenir. Le golden-boy avec sa Ferrari à 26 ans, c’est très difficile à atteindre. Pour devenir un cliché, c’est beaucoup de travail, d’efforts et de passion … Alors qu’aujourd’hui … Le cliché a mauvaise presse (rires)

XV : Les clichés sont comme des routes. Ils accélèrent les choses.

TC : Godard disait qu’il fallait mieux partir d'un cliché que d'y arriver.

XV : Comme une route. Les clichés servent de raccourcis. Ils appartiennent à tout le monde.

ST : Les idées les plus importantes sont les idées qui ne portent pas de nom. Plus le temps passe, moins j’ai envie de me mettre en valeur. Il faut savoir s’effacer pour être au service de son message. Être sans nom, comme ce requin (maquette de Xavier Veilhan présente dans Furtivo, ndlr) qui nous dit tout sans la moindre prétention.

GF : On a l’impression d’être arrivé à une limite de la culture pop, passée d’une phase de conquête, d’expériences, dans les années 60-70, à une phase de stockage, de "postproduction". Par exemple, toi, Sébastien, tu puises dans les musiques de pornos allemands des années 70.

ST : Je puise dans mes souvenirs (rires). Tout est recyclage. Les Daft Punk le font très bien et c’est leur trip. On ne peut rien inventer. Il n’y a pas de table rase. Si rien n’existe, on ne peut rien créer. Par exemple, si je croque dans ce verre, je hurle, je me tabasse le pied et je mets du sang partout, après je bois plein d’eau, on enregistre et ça fait un disque qui n’existe pas.

TC : Parlez nous du projet Furtivo.

XV : Cela vient de ma fascination pour les ready-made, ces objets ultimes. Ici, c’est un bateau tout noir, à voile qui appartenait à Agnelli : le Stealth. Ce bateau représente le désir d’un homme, un choix radical. Ce qui m’a intéressé, c’est la relation entre des objets créés en série et cet objet unique qu’est Stealth. C’est un monotype. C’est du désir fait objet. Ce qui m’intéressait aussi, c’est l’évolution de la technologie qui mène vers le loisir, le plaisir. Et être artiste, c’est aussi pouvoir aller sur le bateau du patron (rires). Puis j’ai écrit un scénario, et j’en ai parlé à Sébastien …

ST : Pour la musique de Furtivo, il n’y a qu’un morceau qui existait déjà. Je l’avais joué lorsque Xavier m’avait demandé de faire un concert pour son exposition à Miami. J’étais au début de ma période « sexuelle ». J’en avais trouvé une que je voulais faire durer une heure.

TC : Xavier, parle nous de la narration dans Furtivo.

XV : Elle est difficilement maîtrisée (rires). Dans mon travail comme dans celui de Sébastien, le rapport à la chronologie est plus de l’ordre du flash. J’avais des images, des dessins que j’ai ensuite reliés. A travers eux j’ai créé une histoire. Ce que j’aime dans les expériences visuelles, c’est ce que tu en racontes après, et surtout la différence entre ton récit et ce que tu as réellement vu. Lorsque l’on parle d’un film c’est son expérience personnelle que l’on dit, ce n’est jamais le film par essence. J’aime donner des images qui soient déjà présentes comme la formalisation d’un souvenir. Pour la préparation de Furtivo, j’ai regardé beaucoup de films comme si je devais les faire.

TC :« Il n’y a pas de progrès en art, pas plus que dans le flirt » disait Man Ray. Mais en même temps, Xavier, tu travailles avec les outils de ton époque qui peuvent apparaître très élaborés …

XV :Tous les artistes ont toujours fait ça. Il y a un moment où il faut une concordance, une dynamique commune entre l’époque et le travail de l’artiste. Ce qui est amusant, c’est que nous vivons dans une époque où les recherches technologiques sont extrêmement avancées, mais nous roulons avec des voitures archaïques. C’est pareil pour l’accès à l’image, tout circule, tellement d’ailleurs que l’on ne peut plus savoir d’où cela vient et où cela va. Un chaos. Par exemple mes objets sont à la fois virtuels et numériques, ils sont la formalisation d’une idée dans une époque précise. Ils sont de plus en plus élaborés, et donc de plus en plus virtuels.

TC : L’accomplissement parfait selon vous ?

ST : Mon but ultime est de faire un disque vierge, pour que chacun puisse écouter ce qu’il a envie d’entendre. Mais ce disque ne serait pas véritablement vierge, il diffuserait des ultra-sons. Provoquant et stimulant des émotions, sans rien entendre. Et bien sûr pouvoir créer mon rêve, celui de faire une nouvelle société dans notre société comme Fela Kuti. Ou être le chef d’une secte bienveillante … Etre une rock star, c’est trop de contraintes, il y a trop d’attention portée à ton image. Je préfère la dictature du bien-être. J’ai découvert que l’amour donnait de la hauteur, et qu’il facilitait ma vie.

TC : Xavier est ce que tes images sont des images de confiance ?

XV : Je l’espère. J’essaye de diffuser des notions de générosité, de solidité, avec une certaine volonté de légèreté sans encombrement. Ce que j’aime dans mes collaborations avec Sébastien, c’est que tous les deux nous apportons notre solidité pour créer un projet commun. A la fin, une fois que le dispositif a disparu, il ne reste qu’un élément léger … un film.

(Images : Courtesy Xavier Veilhan / ADAGP)

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Xavier Veilhan
L'ours, 2010
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Xavier Veilhan
Yorgo, 2010
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Xavier Veilhan
Requin, 2008
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Xavier Veilhan
Furtivo (caption), 2008
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Xavier Veilhan
Furtivo (caption), 2008
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Xavier Veilhan
Furtivo (caption), 2008