Jean-Jacques Aillagon/Jean-Philippe Domecq
Technikart - Hors-série Art Contemporain, October 2008

Timothée Chaillou/Julie Estève : Pouvez vous confronter vos points de vue sur la production de Jeff Koons ?

Jean-Philippe Domecq : Cela permettra au moins d’éviter le faux débat qu’on a lu partout sur l’opportunité d’exposer des artistes contemporains dans des lieux historiques alors que ce genre de confrontations illustre une définition enfin précise du Contemporain : contemporains nous le sommes en effet, comme jamais dans l’Histoire, à la fois du passé et de ce qui se crée au présent partout dans le monde. En revanche, je conteste qu’on ait choisi Jeff Koons, dont la créativité est des plus pauvres, bornée, lourde. C’est un produit d’entertainment, une mise en spectacle du spectaculaire, qui nous rappelle qu’il y a toujours de l’oppression culturelle, un art de l’aménagement du territoire psychique, social. De là à trouver du baroque dans cette aliénation…

Jean-Jacques Aillagon : Aliénation ! Le mot est disproportionné. Lebrun était-il aliéné quand il célébrait la gloire de Louis XIV sur les plafonds de Versailles ? L’important est de savoir si un artiste vaut la peine d’être considéré.

JPD : A l’époque, on ne pouvait créer en dehors de l’obédience monarchique. On a quand même le choix aujourd’hui d’offrir un regard sur le monde.

JJA : En qualité de président de Versailles, je n’ai pas à décréter qui est un grand artiste ou qui ne l’est pas. Je ne suis ni critique, ni théoricien de l’art. Je considère l’importance de Jeff Koons telle qu’elle est consacrée par la critique, les institutions et le marché. Ce faisceau d’appréciations me conduit à dire que Jeff Koons est un artiste dont la présentation à Versailles est pertinente. Je ne suis pas responsable d’un musée d’art contemporain et n’ai donc pas le devoir de faire un travail de réévaluation critique des artistes présentés.

JPD : Effectivement, mais à partir du choix filtré par ce triple tamis – marché, institutions, critique -, l’Etat, avec Jeff Koons, consacre plus encore une oeuvre qui ne l’est déjà que trop.

TC/JE : Alors, pourquoi Jeff Koons à Versailles ?

JJA : La volonté de Versailles et celle de l’artiste s’épaulent. L’un n’écrase pas l’autre. Le dialogue est possible. Il met en valeur l’inusable nouveauté de Versailles et l’enracinement de l’œuvre de Koons dans le terreau de l’histoire de l’art. Ce dialogue illustre le caractère « pop » du château et la dimension « baroque » de l’artiste. Il permet de découvrir une œuvre célèbre mais jamais montrée de façon significative en France. Et cette rencontre débarrasse les chefs-d’œuvre du passé du confort paresseux d’une familiarité trop longue qui rend le regard négligent.

JPD : Certes, mais à condition que la réinvention formelle soit au rendez-vous. Or, tout Jeff Koons tient dans le procédé d’amplification spectaculaire et la permutation de matériaux. Avec lui, « big is beautiful »!

JJA : L’histoire de l’art n’a pas de sens imposé, elle est capable de retour en arrière, de renouvellement. Or, on retrouve chez Jeff Koons l’esprit du pop, avec cette insolente propension à s’emparer d’objets de la vie quotidienne, à les détourner, à en contourner l’usage et le sens. C’est tonique, c’est utile. Jeff Koons apparemment si sage, si hypertrophié par le marché, reste radical et capable de subtiles infractions, d’autant plus efficaces qu’elles semblent rassurantes. C’est mon point de vue et je ne prétends pas l’imposer à qui que ce soit.

TC/JE : Est ce que l’insolence est un critère esthétique ?

JPD : Je ne vois aucune insolence chez Jeff Koons mais une esthétique du bluff, de la provoc facile, sans ondes de choc psychiques. Sitôt perçu, sitôt assimilé. Aucune ironie, contrairement à ce qu’on dit, aucun humour, mais du gag, de l’effet pour « gros » public, à distinguer du grand public que vise la démocratie culturelle légitimement opérée par l’Etat.

TC/JE : Est ce une plus value d’exposer Jeff Koons à Versailles ?

JPD : Certains critiques ont trouvé le moyen de dire que le néo-kitsch de Koons soulignait tout ce qu’il y avait de clichés dans l’esthétique de Versailles… Comme si on avait besoin de la Pink Panther ou du Rabbit pour s’en aviser. En tout cas, oui, c’est tout bon pour Koons, sa cote n’avait pas besoin de ça mais son prestige y gagne grandement. D’où encore une fois ma question : pourquoi pareil artiste…

JJA : J’estime qu’il est très valeureux de votre part de vous positionner contre le MET de New-York et le LACMA de Los Angeles, contre Eli Broad, Dakis Joannou ou François Pinault. L’autorité de leur jugement vaut celle du vôtre. Dans ce débat, ce qui compte est la qualité de ses arguments et le respect qu’on porte à ceux d’autrui. Pour ma part j’estime que cette exposition est opportune et utile. Elle a été rendue possible par ma bonne connaissance de l’artiste et des prêteurs. Elle constitue un réel événement international et marquera, j’en suis sûr, son époque.

TC/JE : Versailles devient-il une vitrine pour les collectionneurs ?

JPD : J’ai été empêché d’écrire dans les journaux que des collectionneurs dominants comme Pinault ou Saatchi privilégient ce que privilégie la mode du marché, comme tant de musées, et qu’il y a un faux débat sur la rigidité de l’Etat face à la liberté du privé en art. Les artistes préférés de ces collectionneurs, Damien Hirst et Jeff Koons pour citer les plus cotés, incarnent ce que j’ai nommé les artistes sans art, où c’est la stratégie spectaculaire de l’artiste qui est valorisée par le marché et, pire, cautionnée par la critique. Difficile à dénoncer aujourd’hui que les hommes d’affaires pèsent sur les rubriques culturelles des journaux où, jusque là, ils se contentaient d’influencer les rubriques politiques et économiques.

JJA : L’art, le pouvoir et le marché entretiennent un antique et historique compagnonnage. Ça n’a jamais empêché les artistes de rester critiques et libres. Quant aux expositions, elles ont besoin d’œuvres et donc de collectionneurs. Heureusement que notre pays compte quelques collectionneurs de dimension internationale ! Ce sont eux aussi qui garantissent la capacité de la France à exister sur la scène mondiale. Ceux qui en dénoncent le rôle sont les mêmes qui se lamentent sur le risque d’effacement de notre pays, il faut savoir ce qu’on veut. Je ne me plains pas de l’action de ces collectionneurs, utile à la réputation de la France et à son rayonnement. Quand on dirige une institution publique, on se doit de les connaître, on peut espérer de s’en faire aider pour l’accomplissement de ses projets, sans pour autant marquer de la complaisance à l’égard de leurs intérêts matériels ou de leurs choix. La nuance réside dans le respect de soi et dans le respect des missions que la collectivité vous a confiées. C’est ce qu’on appelle la déontologie.

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Jeff Koons
Balloon Flower (Yellow), 1995-2000
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Jeff Koons
Balloon Dog (Magenta), 1995-2000
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Jeff Koons
Self-Portrait, 1991
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Jeff Koons
Louis XIV
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Jeff Koons
Michael Jackson and Bubbles, 1988
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Jeff Koons
Bear and Policeman, 1988
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Jeff Koons
Moon, 1995-2000
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Jeff Koons
Pink Panther, 1988
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Jeff Koons
Jim Beam J.B. Turner Train, 1986
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Jeff Kooons
Large Vase of Flowers, 1991
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Jeff Koons
Rabbit, 1986
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Jeff Koons
Lobster, 2003
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Jeff Koons
New Hoover, 1981-87
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Jeff Koons
Chainlink, 2003
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Jeff Koons
Hanging Heart, 2006
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Jeff Koons
Split-Rocker, 2000