Jacques André
L'art même - N°54, 2012

Timothée Chaillou : Ce qui peut être terrifiant dans le fonctionnement de l’archivage est l’envie de circonscrire de façon exhaustive un domaine, un thème ou un corpus donné. L’archivage est la répétition sans fin d’une accumulation de documents complémentaires. Georges Didi-Hubermann parle du « vertige de l’archive ». L’archivage est à la fois nécessaire pour la conservation du savoir et absurde dans son impossibilité à être exhaustif : il symbolise l’inquiétude de l’inatteignable exhaustivité. Pourrais-tu nous raconter l’origine et les enjeux de ton projet « ARTERS (Achats à répétitions, Tentatives d’Epuisement, Reconstitution de Stocks) » qui est, comme son titre l’indique, un projet de compilation d’un même produit (surtout des livres et des vinyles). Comment choisi-tu les objets de tes ARTERS ? As-tu fixé à l’avance un protocole t’obligeant à certains choix ?

Jacques André : J'ai présenté mes achats à répétition lors de ma première exposition Guitares et Canards (Catherine Bastide, 2002). Les achats à répétition sont des sculptures de dimensions et de présentations variables, une technique que j'ai adoptée afin de pallier à mon inaptitude manuelle. Cette technique consiste à acheter systématiquement un même produit.

TC : Qu’en est-il de l’absurde impossibilité à être exhaustif ? A l’absurde tentative d’épuisement ?

JA : Oui, c'est absurde car je dépense beaucoup d'argent à quelque chose qui est voué à l'échec.

TC : Tes ARTERS seraient-ils le pendant « naturel » de la production standardisée que mimait le Pop Art ?

JA : Oui.

TC : En rangeant tes ARTERS sur des étagères ou en les protégeant derrières des vitrines, penses-tu créer des natures mortes, des vanités ?

JA : Non, je présente juste la marchandise avec les moyens dont je dispose en fonction du moment et du lieu, cela va du socle à l'étagère, de la vitrine à la table, de n'importe quoi à rien du tout.

TC : Pourrais-tu évoquer l’importance qu’a le livre Do it ! Scénarios de la révolution (1970) dans ta production ?

JA : Do it ! (2002) est le premier achat à répétition. C'est le titre d'un livre de Jerry Rubin que j'avais acheté dans les années 80 et ensuite perdu. J'ai acheté tous les exemplaires trouvés à Bruxelles (éditions 10/18 et Seuil) et j’ai ensuite acheté les versions américaines, anglaises, allemandes, espagnoles, italiennes, grecques et danoises. Je ne suis pas un fan de Jerry Rubin, je suis juste intéressé par l'esthétique d'un jeune leader de la contestation de la fin des années 60 dans l'ouest des Etats-Unis.

TC : Tu as aussi utilisé à plusieurs reprises différentes références au livre, à Jerry Rubin : posters, badges, etc.

JA : !DIOT (2009) est un poster dans lequel j'ai juste permuté les lettres de D0 IT!. Par la suite, j'ai acheté des posters et des images d'archives de Jerry Rubin déguisé en Père Noël et en Gurilléro, toujours de la même période (1969), ainsi que des éléments que nous retrouvons sur ces images: badges (Yippies (2011), Cleaver for President (2011) et deux Mattel M-16 Marauder.

TC : Pourrais-tu éclaircir ce que tu as dit : « Do it ! est un produit qui me contrôle » ?

JA : DO IT! est un slogan !DIOT mais très efficace, parfois il décide à ma place.

TC : Est-ce que ce que dit Rem Koolhas serait le point de départ de tes ARTERS : « Le shopping est la dernière forme d’activité publique. A travers toute une batterie de formes de plus en plus prédatrices, le shopping a colonisé – et remplacé – presque chaque aspect de la vie urbaine. Les centres villes historiques, les banlieues, les rues, et aujourd’hui les gares, les musées, les hôpitaux, les écoles, Internet et même l’armée sont de plus en plus façonnés par les mécanismes et les espaces du shopping. Les églises imitent les centres commerciaux pour attirer les adeptes. Les aéroports, pour devenir rentables, ont transformé les voyageurs en consommateurs. Les musées survivent grâce au shopping. »

JA : Nous vivons un stade très avancé du capitalisme ou toute activité humaine ne se conçoit pas sans transactions financières et l'artiste n'échappe pas à la règle.

TC : Tes achats étant, parfois, à l’abri du toucher des visiteurs, penses-tu, comme Jeff Koons, « qu’il y a quelque chose de très sexuel à prendre soin d’une chose, à la préserver » ?

JA : C'est uniquement pour protéger du vol et des mauvaises habitudes du spectateur - je me demande si Felix Gonzalez-Torres ne porte pas une responsabilité dans cette affaire. Personnellement, je m'en passerais bien, je n'y prends aucun plaisir. La série des New Hoover et des New Shelton (1980) est ma série préférée de Jeff Koons, il a pris un soin particulier à présenter ses aspirateurs dans des boîtes en plexiglas avec un système d'éclairage au néon.

TC : Avec tes ARTERS tu joues à la fois sur la profusion d’un objet et sur la raréfaction de ses exemplaires. Tu présentes souvent tes collections de livres (stocks) en pile (stacks), comme le faisait lui-même Félix Gonzalez-Torres pour ses propres stacks de posters. Il disait utiliser cette forme de présentation en référence à l’art minimal, mais leur aspect relationnel lui permettait de ne pas créer une « énième pièce minimal chiante à mourir ».

JA : Attention, ce n'est pas une collection, c'est un système d'épargne. Félix Gonzalez-Torres a permis au spectateur de rentrer à la maison avec son poster sous le bras : sa pile diminue en fonction des visiteurs qui choisissent de prendre ou non le poster, ma pile augmente en fonction des personnes qui décident de se débarrasser de leurs exemplaires.

TC : Est-ce que la virginité des objets est importante ?

JA : Non.

TC : Pourquoi choisir d’affecter le budget d’exposition à l’achat d’une œuvre d’un autre artiste ?

JA : Par économie. C'est l'occasion de faire l'acquisition d'une œuvre qu'on apprécie. J'ai échangé mon budget d'exposition contre une photographie génétique de Jacques Lizène (Guitares à deux manches pour guitariste à trois bras, 2000) lors de l'exposition Ici et maintenant (Tour&Taxis, 2001) ; Catherine Bastide m'a acheté une sérigraphie de Rirkrit Tiranavija (Ne travaillez Jamais, 2000) que j'ai scotché avec un ruban adhésif d'Ann Veronica Janssens (Survie & Loisirs, 1994) ; un dessin de Daniel Johnston (Canard à deux têtes, 2001) et un collage de Carol Bove (Untitled (Martha Rosler Collage), 2001). La Biennale de Busan (2006) m'a offert une peinture de Filip Denis (Porte de Garage, 2004).

TC : Tu te décris comme demandeur d'emploi, comme un « artiste chômeur » soumis par un « Contrat de Projet Professionnel ». En quoi cela est-il un projet, un enjeu esthétique ?

JA : Je ne me décris ni comme un demandeur d'emploi ni comme un artiste chômeur, je suis au chômage depuis plus de deux cent mois, cela ne va plus durer, il va falloir que je trouve un moyen de ne pas sombrer. Je n'ai jamais vendu un seul ARTERS de ma vie. Le déménagement des bureaux de pointages de Bruxelles à la place Marcel Broodthaers annonce la fin d'une étrange époque, celle où l'idée de chômage à vie est terminée, la fin d'une étrange utopie pour des gens qui sont nés à la fin des années 60.

TC : Claude Closky notait qu’il y a deux manières de créer une distance critique avec les modèles qui régissent notre quotidien : « opposer un nouveau discours pour les contredire, ou bien suivre leur logique et les faire s’emballer jusqu’à l’absurde. » Qu’elle est ta position ?

JA : Position b, suivre leur logique et les faire s'emballer jusqu'à l'absurde.

TC : Penses-tu comme Daniel Buren que « dès qu'une œuvre est exposée, elle est politique, que son auteur le sache ou non, qu'il le revendique ou non, qu'il s'en défende ou non » ; ou plutôt comme Luc Tuymans que « l’art n’est pas politique, la vie est politique » ?

JA : Il n'y a rien à ajouter.

TC : Penses-tu qu’ils ont tous les deux raisons, même dans leur position contraire ?

JA : Oui.

TC : Pour ton exposition Abstraction sociale (Galerie Catherine Bastide, 2006), tu présentais une installation composée de 19 sérigraphies noires et blanches au motif agrandi d’un tampon de pointage emprunté aux 19 communes de Bruxelles Capitale. Une sculpture pneumatique (de quatre mètres) de la lettre « C » faisait face à ces sérigraphies. Ce « C » validait les cartes de chômage bruxelloises jusqu’au milieu des années 1990. Au départ, lorsque tu avais imaginé ce projet d’exposition, cette structure devait être confectionnée par une société de châteaux gonflables, sur la base d’un budget correspondant à une année d’allocations de chômage perçue par toi. Comment cela s’est-il finalement passé ?

JA : Finalement le projet s'est réalisé 13 ans plus tard. Ce sont des travaux abstraits faits en collaboration avec l'ONEM et produits par Catherine Bastide. J'aimais l'idée de mettre du chômage dans l'art alors que la tendance était de mettre de l'art dans le chômage. Mes travaux abstraits ont été présentés indifféremment dans les galeries, les foires, les musées et un bureau de pointage. Je pensais naïvement pouvoir décrocher le statut d'artiste, projet raté.

TC : Dans Et ils façonnent des faces jubilatoires sur les écrans (1925) Kasimir Malevitch, s'adressant à Dziga Vertov et Sergeï Eisenstein, affirme que « le nouvel art n'est pas pictural et n'est pas représentateur ». Pour se ranger à gauche, il leur suggère de faire de leurs films un art « avant tout architectural », non figuratif. Olivier Mosset note qu’ « aujourd'hui l'art abstrait est vraiment devenu abstrait, c'est-à-dire qu'il s'est coupé des utopies ou des idéaux modernistes du siècle dernier. »  Qu’en penses-tu ? Est-ce que ce retour du politique, du social dans la peinture fut le moteur premier de ton projet ?

JA : L'art abstrait me terrorise, j'ai fait des cauchemars géométriques vers l'âge de six ans (je dormais sous le tableau d'un artiste abstrait liégeois, Léopold Plompteux) et je jouais sur un tapis iranien. J'ai dû interrompre un travail sur Kandinsky. Aujourd'hui ce n'est plus l'art qui est abstrait, mais la vie sur terre (j'espère que mes cauchemars géométriques n'étaient pas une prémonition). Il ne faut pas sous-estimer l'art abstrait, son pouvoir dépasse son entendement. A ce jour mon seul achat à répétition d'un artiste abstrait est Georges Vantongerloo.

TC : Penses-tu, comme on peut le lire, que tu fais « à la fois une critique sociale et une critique de l’art abstrait aujourd’hui canonique et largement institutionnel » ?

JA : Non.

TC : Pourrais-tu nous parler de ta proposition pour la galerie Catherine Bastide lors de la Frieze Art Fair de 2007 ?

JA : C’était une installation avec des disques de papiers imprimés (à partir des catalogues Sotheby's et Christies publiés entre 1998 et 2008) tournants sur deux platines posé sur un tatami.

TC : Pourrais-tu nous parler de tes activités dans le domaine de la musique ?

JA : Cela fait un moment que je n'écoute plus les disques que j'achète, à vrai dire je ne les déballe plus. J'ai été membre du Fan Club Orchestra et d'Electrosold Collectif. Emmanuel Hervé m'a demandé de produire un vinyle, j'hésite encore.

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Jacques André
20 Years After..., 2011
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Jacques André
Cleaver for President, 2011