Ida Tursic & Wilfried Mille
Archistorm - N°47, March/April 2011
Unabridged version

Timothée Chaillou : Comme le dit John Baldessari, « l’art pornographique est quelque chose de non-statique ». Mais l’excès de rapports sexuels épuise. Évoqueriez-vous cet épuisement ou n’utiliseriez-vous que des représentations de corps en perpétuel « inflammation » ?

Ida Tursic/Wilfried Mille : Nous aimons qu’une œuvre soit polysémique, comme une proposition à tiroir. Le corps ne nous intéresse pas plus que cela, il fait partie de cette longue tradition qu’est le nu dans la peinture. Lorsque l’on regarde Suzanne et les vieillards du Tintoret, Les Ménines de Velasquez, La Venus d’Urbin du Titien, Agbatana II de Franck Stella, c’est une stratégie du regard qui est mise en scène plutôt qu’un corps – qui n’est autre que celui de la peinture. Ce qui nous intéresse est la question du sujet.

TC : Un corps indique la gravité. Présenteriez vous la chute des corps – à la fois chute d’un corps dans un excès de chair et chute d’un corps, par sa consistance matérielle, sur un support quel qu’il soit (toile, image…) ?

IT/WM : Les coulures de peinture indiquent la gravité. Il est dans la nature même de la peinture d’être à la fois matérielle et immatérielle (mentale).

TC : Vous disiez aimer peindre de grands formats, qui englobent le spectateur, au sujet à « combattre » (pour les plus chastes). Glenn Ligon parle de « corps du savoir » en évoquant à la fois le corps de l’opposant qui doit être combattu et la manière dont un corps bouge lui donnant une connaissance des objets qui l’entourent.

IT/WM : Nous avons toujours trouvé les grands formats fascinants – que ce soient ceux de Poussin ou ceux de l’abstraction américaine. Peindre une éjaculation faciale sur un format réservé aux tableaux d’histoire a quelque chose de très excitant.

TC : N’avez vous jamais penser utilisez de faux corps (poupées gonflables, mannequins de secourisme…) ?

IT/WM : C’est toujours le cas, puisque nous utilisons des images préexistantes. Une fois, nous avons fait le portrait d’une poupée gonflable, il n’en reste plus qu’une photo, c’est assez redondant…

TC : «Cette disparition du sentiment et de l’émotion a ouvert la voie à tous nos plaisirs les plus réels et les plus doux – dans l’excitation de la douleur et de la mutilation; dans l’arène parfaite qu’est le sexe, comme une culture souche de pus stérile, pour toutes les véroniques de nos propres perversions ; dans notre liberté morale de poursuivre notre propre psychopathologie comme jeu ; et dans nos pouvoirs, de plus en plus grands, de l’abstraction – ce que nos enfants ont à craindre ne sont pas les voitures sur les autoroutes de demain, mais notre plaisir grandissant du calcul des paramètres les plus subtils concernant leurs morts. » (J. G. Ballard)

IT/WM : Ballard est l’un de nos auteurs préférés, on ne peut rien ajouter, c’est parfait.

TC : Comment regardez-vous à la fois, la série Made in Heaven de Jeff Koons, qui symbolise l’amour absolu dans la symbiose évidente des corps et de l’esprit – la complétude –, et, sa nouvelle série d’images pornographiques tramée, Hulk Elvis, retravaillée avec des gestes « expressionnistes » ?

IT/WM : Nous aimons beaucoup la série Made in Heaven. C’est drôle et cynique à la fois, une forme de Pop Art extrême croisée avec Diogène de Sinope. Quant à ses nouvelles peintures, nous y voyons le fait qu’il est très averti de la création picturale actuelle en creusant la question de l’image et de sa reproduction – tout en empruntant beaucoup au travail de Rosenquist. Cette série nous fait penser aux toiles de Kelley Walker, notamment à la série où il utilise le lexique expressionniste en présentant des traces de dentifrice sur des couvertures de magazines porno scannées, tramées et agrandies.

TC : « La vraie passion qu’a nourri le XXe siècle pour mettre au jour le réel de la Chose (qui en dernier ressort n’est que l’autre nom du Vide en tant qu’il est destructeur), par-delà les réseaux du semblant qui constituent notre réalité, atteint donc son apogée dans la crainte d’un réel envisagé comme ultime « effet », des effets spéciaux numériques en passant par la télé-réalité et la pornographie amateur, jusqu’aux snuff movies. Les snuff movies, d’ailleurs, qui nous infligent le « réel de la chose », représentent peut-être la vérité dernière de la réalité virtuelle. » (Slavoj Zizek)

IT/WM : Après les utopies, il ne reste plus que des faits : la télé, la pornographie, la puissance militaire, la technologie, le football, le non-football, le Président, la femme du Président…

TC : Les incendies que vous peigniez (qui sont des expansions/explosions de rouge/orange/jaune) sont-elles des métaphores de la jouissance et de l’état passionnel (comme l’est le volcan dans la littérature romantique) ?

IT/WM : Non, ils n’ont pas cette symbolique. Pour nous, ce sont comme des paysages absolus et archétypaux. C’est l’endroit d’une fin perpétuelle, d’une beauté étrange à la lisière de la fiction et de la tragédie. Ces images proviennent soit de films soit d’images d’actualité. Y sont présents les quatre éléments : l’air – la profondeur ; l’eau – flaques, neige ; la terre –la boue ; le feu – foyer, focus, lumière.

TC : Vous disiez : « La pornographie prétend tout montrer, tout donner à voir et il nous a semblé que c’était cela le ressort de la peinture, tout montrer, tout donner à voir, au risque de montrer qu’il n’y a rien à voir. (…) Les images s’abiment, comme un portrait de Dorian Gray. » Nous disons bien : une « beauté ravageuse ».

IT/WM : En ce qui concerne l’allusion à Dorian Gray, nous faisions référence à notre série des pages arrachées. Il s’agit de peindre une page arrachée sur toile en laissant une marge blanche autour (le fond de la toile). Peindre une page avec sa déchirure, telle quelle, permet une distance avec le sujet de la peinture. Ce n’est donc plus le portrait d’une jeune femme, par exemple, mais la représentation d’une page sur laquelle figure un portrait – représenter une image en tant qu’objet et sa destruction.
Pendant ce processus, la page – le modèle – se salit, récupère des taches de peinture, s’abîme, vieillit… Elle est alors mûre pour être repeinte une nouvelle fois avec ses nouvelles taches, ses nouvelles traces, sa disparition. C’est comme peindre la peinture elle même : une nature morte.

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Ida Tursic/Wilfried Mille
The message, 2010
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Ida Tursic/Wilfried Mille
Burning House, 2005-6
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Ida Tursic/Wilfried Mille
Falling angels
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Ida Tursic/Wilfried Mille
The face II, 2005
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Ida Tursic/Wilfried Mille
JANE June-July 1998..., 2008
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Ida Tursic/Wilfried Mille
Magazine Play, 2008
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Ida Tursic/Wilfried Mille
Spanked by the king, 2009
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Jeff Koons
Made in Heaven, 1991
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Jeff Koons
Couple (dots) - Lanscape, 2008
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Kelley Walker
Schema aquafresh..., 2006