Cyprien Gaillard
ETC - N°85, April/May 2009
Artlog - November 2011

ENGLISH VERSION

On Artlog

VERSION FRANÇAISE

Timothée Chaillou : Ta pièce The Arena and the Wasteland (2008) est un cercle de projecteurs placés en hauts de mâts, dans un terrain vague – le Skulturenpark - lors de la dernière Biennale de Berlin. C’est un objet de spectacle mettant en scène le paysage et son visiteur.

Cyprien Gaillard : J’aime l’économie de moyens d’un simple éclairage. Berlin est très peu éclairé la nuit, seuls les monuments le sont. Le Skulturenpark est un no man’s land qui séparait l’est et l’ouest de Berlin. Depuis la chute du mur, rien n’a été reconstruit sur cette zone. Ma proposition se devait de révéler ce terrain vague dans son état actuel. Je ne voulais pas l’utiliser comme un espace d’exposition extérieur, ni comme un lieu d’accueil de sculpture mais éclairer ce terrain comme si c’était un monument horizontal, pour révéler une sorte d’espace négatif bordé par un vrai parc, des immeubles d’habitations et de bureaux. C’est une arène, un simple espace en devenir que je voulais célébrer.

TC : Ta production implique les enjeux esthétiques de la ruine. Quelle en est ta vision ?

CG : Pour moi il y a deux types de ruines : légales et illégales. Il y a les ruines classées et protégées, celle des monuments et des sites archéologiques. Les ruines illégales sont celles d’une histoire plus récente, ce sont des bâtiments que l’on démolit ou que l’on enterre. Par exemple ce sont les tours d’habitation des années 60, les blockhaus de la seconde guerre mondiale et les maisons victoriennes de Détroit ou de Baltimore. Ce sont des ruines non-officielles.
Ce qui m’intéresse dans les ruines c’est ce long moment qui s’écoule entre l’évacuation d’un bâtiment et sa démolition. Avant la destruction, une entreprise vient enlever les structures de verres, les ascenseurs… Ils fragilisent le bâtiment en retirant tout matériau qui ne serait pas du béton – le béton étant ensuite recyclé. Pendant ce laps de temps le bâtiment a une vie en soi : en dehors du contexte social qui fut à l’origine de sa construction, en dehors de l’histoire du modernisme et de l’histoire de l’architecte. Il appartient au paysage, devient une toile de fond et s’autonomise.
Je n’aime pas l’architecture actuelle. C’est du néant. La mort du bâtiment du début des « grands ensembles », de la vague moderniste m’inquiète. Je ne peux pas être enthousiaste de la construction d’un village olympique à la place d’anciennes tours d’habitations. Une maison de Frank Lloyd Right sur cinq est démolie aux USA. Toutes les villes veulent faire façade, être propre. Il y a une hypocrisie face à la négation des règles de l’entropie et de la dégradation. Les entreprises qui recyclent le béton des démolitions vont le réduire à un état de gravier le revendant à d’autres entreprises qui construisent des autoroutes ou de nouveaux immeubles. Le fantôme du bâtiment se retrouve alors dispersé dans la ville. La ruine est une préservation, elle n’est pas l’oubli.

TC : La destruction est-ce « l’attente du non-pouvoir » comme le dit Maurice Blanchot ?

CG : Pour moi c’est l’inverse, la destruction est la célébration du pouvoir. La démolition est anti-révolutionnaire. L’État construit un bâtiment et c’est toujours lui qui décide de sa démolition. À l’époque de la révolution c’est le peuple lui-même qui détruisait les monuments. Si l’État s’occupe de tout, cela laisse peu de place à tout mouvement révolutionnaire. De même les processus qui devancent une destruction sont socialement éprouvants, il y a des expulsions, des exclusions. Les démolitions sont tellement spectaculaires que cela devient légitime et efface tout débats. C’est véritablement du vandalisme illégal et officialisé.

TC : Victor Hugo dit que les ruines sont épiques, héroïques. René Huyghe en parlant de la peinture d’Hubert Robert dit que « les peintres qui exaltent le sentiment de la vie sont amenés à chérir les ruines qui rappellent le prix des heures. » La destruction, l’accident, la catastrophe sont des interruptions du temps, le rendant visible.

CG : Je suis clairement d’accord avec cela. À une époque pré-révolutionnaire, lorsque Hubert Robert peint le Louvre en ruine ou la construction des canaux du château de Versailles, c’est un geste fort. Il se justifie de manière formelle en disant que la ruine, le pittoresque sont plus propices à l’exercice de la peinture que des bâtiments debout. Dans ces peintures du château de Versailles, il peint la déforestation comme un décor, comme une vision de chantier apocalyptique. J’ai une profonde affection pour son travail.

TC : Dans plusieurs de tes peintures tu ajoutes à de vieilles toiles achetées, des traces de peinture blanche. Tu effaces en partie les paysages représentés. Dans certains de tes films tu envahis des lieux par des nuages de fumées. Ces actions relèvent du vandalisme, c’est une amnésie et une mise en danger du paysage.

CG : C’est une problématique de peintre. La représentation d’un paysage dans l’état où il est ne suffit pas. Il faut le ruiner, le représenter partiellement ruiné pour en faire une œuvre intéressante. Dans mes films, les lieux sont plus importants que le geste et les actions en cours dans ceux-ci. Ce sont des portraits de lieux. J’efface le paysage pour pouvoir le retrouver fragilisé par un geste. Les nuages de fumée que je provoque sont extrêmement plus petits que ceux causés par les démolitions d’immeuble. Je réponds à un vandalisme bien plus important et officialisé.
J’ai d’abord commencé par voler des extincteurs dans paris pour les amener en banlieue sur des terrains vagues pour les vider, par plaisir. L’objet extincteur me plaît, c’est un objet vital, un objet de l’urgence, un objet lié à des normes de sécurité que j’utilise de la manière la plus inutile possible pour créer des nuages de fumée. Petit à petit j’ai voulu que ce geste ne soit pas simplement vu comme un geste de destruction, un acte de vandalisme. Je ne filme plus de gens ouvrant des extincteurs. J’aime que le spectateur ne sache pas comment est généré ce nuage, comme s’il était un phénomène naturel. J’aime que l’on voie ces films comme des images romantiques.

TC : Es-tu nostalgique des destructions révolutionnaires, de cette destruction légale ?

CG : Ce n’est pas de la nostalgie car je n’ai pas connu cette époque. En revanche, je suis inquiet de la proportion que prennent ces démolitions organisées. L’anachronisme est une manière de se battre contre la nostalgie. L’anachronisme ne peut exister que si l’on garde un peu d’une époque que l’on veut préserver en y associant des éléments contemporains. Par exemple j’aime beaucoup le théâtre de Détroit qui est devenu un parking. C’est devenu un monument, un symbole et un site à visiter. Cela me touche, c’est une vision à la Mad Max.

TC : Peux-tu nous parler de ta série Geographical Analogies. Ces polaroids sont-ils une carte personnelle du monde, une géographie intime ?

CG : Cette série me permet de rassembler des images, de les mettre a plat, au même niveau. Je peux mettre sur le même plan des pyramides et des barres d’immeubles. Tous les paysages rassemblés ont à voir avec la ruine, ce sont des paysages en dégradation. J’ai commencé cette série avec des polaroids d’une variété de cyprès de Californie qui ne pousse qu’en ville, sa forme est celle d’une explosion, d’un feu. Cela a créé la forme de ces travaux car je voulais isoler au maximum cet arbre de son contexte, de l’architecture sexy et idyllique californienne. Je déplace l’angle de vue, qui n’est ni horizontal ni vertical mais penché, ce basculement me permet d’avoir plus de l’arbre que de l’architecture qui l’entoure. Je rassemble ensuite 9 polaroids dans un cadre formant un losange.
Je n’ai pas l’intention que cette série soit l’abécédaire des ruines du monde. Cela me permet simplement d’organiser le monde tel que je le perçois. À mes yeux ce ne sont ni des documents, ni de la photographie, mais trois mouvements qui viennent après la photographie : un angle de vue penché ; un assemblage en losange comme une structure géologique, un diamant ; une présentation à plat, posé sur des tables comme des recherches archéologiques. Par ailleurs, avec les polaroids, j’aime cette idée que ces images tendent doucement vers l’abstraction, qu’elles deviennent 9 images blanches en vieillissant, qu’elles disparaissent.

TC : Dans Desniansky Raion (2007), des feux d’artifices ont lieu sur un immeuble. Jean-François Lyotard rappelle qu’Adorno disait que « le seul très grand art est celui des artificiers : la pyrotechnie simulerait à la perfection la consumption stérile des énergies de la jouissance. »

CG : Les artifices que je préfère sont les plus low tech possible comme les fumigènes des hooligans. J’aime les feux d’artifices qui ont lieu à la tombée de la nuit, et non durant la nuit. Pour que le paysage reste visible. J’aime les artificiers du jour et d’une certaine manière je me considérais de la sorte. Une économie de moyen lie les extincteurs et les feux d’artifices. Les nuages de fumées sont des artifices qui marchent le jour. Si une production est une manière d’intervenir dans le paysage, le feux d’artifice est une manière de penser le paysage en termes de proportion. Mes gestes se proportionnent en fonction du paysage et me permettent de prendre place dans celui-ci.

TC : Associes-tu le hooliganisme à la violence ?

CG : Ma vidéo Desniansky Raion est une véritable peinture d’histoire. Des groupes de hooligans s’affrontent dans une cité, les bâtiments autour sont comme des châteaux fort. C’est une gravure, une représentation de bataille napoléonienne. Je n’y vois rien de violent et je ne me représente pas mon travail comme étant violent. La vraie violence vient de ceux qui veulent contrôler le paysage, des bureaucrates et du postmodernisme architectural. La violence que je figure n’est qu’une toute petite violence, une réponse douce à des violences extrêmes. J’ai une vision romantique et je me pose comme unité de mesure par rapport à des données bien plus grandes.

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Cyprien Gaillard
Smiths, 2008
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Cyprien Gaillard
Arena and the Wasteland, 2008
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Cyprien Gaillard
Geograhical Analogies 5, 2006
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Cyprien Gaillard
Desniansky Raion, 2007
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Cyprien Gaillard
Real Rem. of Fictive Wars II, 2004
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Cyprien Gaillard
Real Rem. of Fictive Wars IV, 2004
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Cyprien Gaillard
The New Picturesque, 2008
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Cyprien Gaillard
New Picturesque (Chambord), 2007