Catherine Join-Diéterlé
Prêt - N°2, 2012/2013

Timothée Chaillou : Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Catherine Join-Diéterlé : J’ai tout d’abord été conservateur de musée au Petit Palais de Paris, chargé des objets d’art en 1974. Puis en 1989 je fus nommé directeur du musée de la Mode de la Ville de Paris (Galliera). En prenant la direction du musée Galliera, j’avais le but de donner à la mode une place comparable à celle des autres domaines artistiques.
J’ai trouvé dans mon équipe des collègues qui partageaient ce point de vue. Les publications du musée ont été à la hauteur de nos attentes.
Progressivement les journalistes ont compris notre travail. Malheureusement en France, la mode reste encore un peu l’objet de préjugés négatifs de la part de certains historiens de l’art, mais elle acquiert progressivement ses lettres de noblesse…

TC : Pouvez-vous évoquer les origines de la création de la Chaire de l’Histoire de la Mode et du Costume, les difficultés et les aides liées à ce projet ?

CJD : J’ai pu organiser avec divers intervenants et pendant deux années successives, les cours de la Ville de Paris portant sur la mode à l’Ecole du Louvre. Ces cours gratuits (payés par la Ville de Paris) ont rencontré un succès fou, l’amphithéâtre était toujours plein (695 places). Ceci a conduit l’Ecole du Louvre à s’interroger sur la place de la mode dans l’enseignement et à me confier cette spécialité.
Il n’y a pas eu de difficultés pour la création de cette chaire, le Conseil de l’Ecole du Louvre y était acquis. J’ai demandé à la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin de sponsoriser cette chaire ce qui a été accepté d’emblée par son Président Jean-Pierre Mocho.
Le rôle de la Fédération a été fondamental car elle a permis de pérenniser cette chaire consacrée tant aux costumes qu’à la mode. La mode met en effet en scène étoffes, vêtements, accessoires, bijoux, postures, c'est-à-dire la totalité des tenues. J’ai beaucoup insisté auprès de la Direction de l’Ecole sur la nécessité de cette approche globale qui correspond aussi à l’état d’esprit de la Fédération.
Les élèves doivent néanmoins comprendre que la mode est d’abord une activité économique, certes en phase avec les valeurs du temps, mais aux énormes contraintes liées, entre autres, à ses coûts de production. Ce second point est à souligner.
En échange de son aide financière, la Fédération organise des symposiums à l’Ecole, illustrations des liens qui se tissent progressivement – c’est une nouveauté en France – entre les arts, l’enseignement et l’économie.

TC : Comment s’équilibre l’étude des représentations vestimentaires (dessins, peintures, photographies, etc.) avec l’étude des habits eux-mêmes ?

CJD : Dans mes cours, je tiens à ce que mon approche soit aussi une ouverture sur le monde et je fais énormément de rapprochements avec d’autres domaines artistiques (peinture, architecture et plus encore les arts décoratifs). Il m’est apparu indispensable que ces cours s’appuient non seulement sur des représentations tirées de la peinture, de la gravure et des journaux de mode mais aussi sur des costumes et accessoires encore existants. Mon expérience de conservateur a donc été déterminante, en particulier quand j’ai étudié la coupe des tenues.
Si la peinture, les dessins et autres photographies jouent un rôle dans ces cours, j’ai aussi appris aux étudiants à se méfier de ces représentations qui peuvent être des œuvres de propagande en particulier sous le Premier Empire.
La propagande déforme en effet non la réalité vestimentaire, mais ses représentations. On trouve ainsi un beau buste de l’impératrice Joséphine dont le corsage est orné d’un énorme aigle impérial. Symbole de l’Empire, ce décor n’était pas de mise dans la réalité quotidienne ; mais prenait tout son sens comme œuvre de propagande du nouveau régime. Ainsi, les élèves doivent apprendre à distinguer la réalité de la fiction.

TC : Etudiez-vous les gestes et les façonnements des corps induits par les différents types de vêtements portés au cours des siècles ?

CJD : La mode fait le corps, il n’y a pas de corps naturel pas plus qu’il n’y a d’homme naturel. La mode est l’expression d’une société et de sa conception du corps à un moment donné.
Entre la Renaissance et la fin du XVIIIe siècle, on voyait le corps mou, il fallait le redresser, le maintenir, les hommes avaient à leur disposition l’armure et les femmes le corset. Au XIXe siècle, le corset a changé de sens, il devint une sorte d’armure morale.
Sous le Second Empire, on aimait les femmes grasses qui ne devaient pas avoir de salières, mode soulignée par Ingres dans ses portraits. La mode européenne a cherché, depuis la Renaissance, à exagérer les appâts féminins (paniers, crinolines, soutien-gorge rembourrés, etc.) qui devaient contraster avec la taille, qui, jusqu’en 1965, devait être fine.
C’est à l’époque romantique que les dandys portaient des corsets et se blanchissaient le visage.
Au XXe siècle, pendant les années 50, mannequins et photographes ont inventé une pose particulière. Les femmes devaient rentrer le ventre au maximum, ce creux stomacal les conduisait à arrondir le dos, posture étonnante que les femmes à la ville avaient bien du mal à reprendre !
Tous ces exemples montrent comment la mode, expression de la sensibilité du temps, modifie le corps.

TC : Comment faites-vous la différence entre « historicisme » et « post-historicisme » dans le cadre de la mode ?

CJD : C’est à la fin du XVIIIe que naquirent l’ « historicisme » et son goût pour les tenues de l’antiquité, du Moyen Age et de la Renaissance. L’ « exotisme » caractérisé par le regard arrogant de l’Occidental sur les autres cultures n’est plus. Avec le « post-exotisme », l’arrogance a disparu au profit de l’empathie. Le « post-exotisme » peut être défini comme le désir de comprendre la culture de l’autre - c’est ainsi que la mode japonaise est à l’origine de nombreuses transformations de la mode occidentale.
De la même façon l’ « historicisme » à l’œuvre au XIXe siècle n’est plus - même si en survivent des traces comme subsistent des éléments de l’exotisme traditionnel sous forme de motifs répétés de façon continue. Dans le « post-historicisme », la mode se cite elle-même, le fait avec une sorte d’acharnement et de plus en plus vite. Cela correspond à la vitesse avec laquelle l’avancée des techniques de communication rend obsolètes les précédentes. Ainsi chacun paraît libre de vivre la mode qui lui plaît.

TC : Quel est le devenir de la mode dans le cadre de la mondialisation ?

CJD : Il m’est difficile de parler de l’avenir de la mode. L’expérience du passé montre qu’elle est en relation étroite avec le monde économique dominant, avec ceux qui inventent le monde, pour l’instant c’est l’Occident qui mène la danse mais il me semble qu’elle sera probablement dominée un jour par la Chine qui, pour l’instant, reprend nos codes et nos techniques.

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P. Beaudemont, 2012
Catherine Join-Diéterlé