Anita Molinero
Archistorm - N°41, March/April 2010

Timothée Chaillou : Que pensez vous de la parabole de Reyner Baham sur l’origine de l’habitat : « Des hommes trouvent un tas de bois, soit ils s’en servent pour se construire un toit, soit ils font un feu pour se réchauffer. Deux approches antagonistes de l’architecture. »

Anita Molinero : Cette parabole est certes belle, mais je répondrais que les hommes trouvant un tas de bois le divisent en 2, le 1er tas servant à construire un toit (se protégeant ainsi de ce qui tombe du ciel) et le second à faire un feu. Ce sont, à mon avis, les mêmes personnes qui construisent et qui inventent le confort. C’est à partir du toit qu’on envisage un intérieur donc la chaleur. Il n’y a pas d’antagonisme mais au contraire une logique, une cohérence entre le toit et le feu.

TC : Comme une forme-habitat, vos rassemblement de poubelles évoquent des nids d’insectes.

AM : Cette remarque est très belle, elle me convient tout à fait.

TC : Utilisez-vous des matériaux dont leurs propriétés inhérentes sont choisies pour leurs possibilités de déformation, déterminant alors la forme finale de l’objet, situant l’intervention artistique en deçà de la forme et laissant libre cours au hasard et à l’évolution dans le temps ?

AM : J’ai choisi de travailler avec la notion de matérialité avant de choisir mes matériaux. Cela en opposition à ce qui me semblait être la caractéristique de l’époque : la dématérialisation – y compris dans une certaine pensée scientifique de l’industrie. En 1996, Roobeck écrivait sur la caractéristique des innovations dans les nouvelles technologies. Il notait qu’elles contribuaient à économiser de l’énergie, du matériel et de l’emploi, en conséquence de la tendance à la miniaturisation et à la dématérialisation. A l’allégement promis par les innovations technologiques de communication, j’ai choisi d’opposer la lourde présence du réel ; à la miniaturisation mignonne – et donc presque inoffensive de nos portables et autres moyens d’être virtuellement dans le monde – j’ai choisi d’opposer l’échelle 1 du matériau « incarné ». Le choix des matériaux eux mêmes a évolué en fonction de la perception que j’avais de l’importance de leur contenu selon l’époque. Le synthétique s’est substitué au naturel, entre autres.

TC : Pensez-vous faire des sculptures de la « menace urbaine » ?

AM : Il y a 2 époques dans mon travail. Entre les années 1985 et 1995, je m’exprimai à travers les matériaux de la rue et à travers des objets humbles de 1ére nécessité : bouteilles plastiques, cuvettes, matelas, cartons. Il y avait un sentiment d’abandon lié à l’urbain qui est toujours ressenti comme étant une menace et vécu comme une réalité. Comme bien d’autres, j’ai eu l’intuition que la ville créait une culture faite de monstrueuses créatures, où se mixait le nocif, l’excitant, le nerveux, le primaire et le savant. Ma sculpture tentait de contenir en quelque sorte ces notions. Puis, à partir de 1995, j’ai élargi ma culture des matériaux résiduels et organiques aux matériaux synthétiques ; aux gestes de l’assemblage se sont ajoutés des gestes obtenus par les lances brûleurs qui fusionnaient l’hétérogène sans le faire disparaître (par exemple, La mouche (1983) de David Cronenberg en opposition au collage La mouche noire (1958) de Kurt Neumann). Je me suis située dans une génération post-Tchernobyl, et à la menace urbaine s’est ajoutée la menace invisible, sans localisation, du toxique.

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Anita Molinero
Sans titre, 2005
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Anita Molinero
Rendez-vous, 2008
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Anita Molinero
Sans titre, 2010
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Anita Molinero
Sans titre, 2003
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Anita Molinero
MAMCO, 2006
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Anita Molinero
MAMCO, 2006