Agnès b.
Technikart - Hors-série Art Contemporain, October 2009

Timothée Chaillou : Depuis 1984 vous exposez des graffeurs…

Agnès b. : ... en tout cas des choses qui se passent dans la rue. J’ai commencé avec les Frères Ripoulin, qui collaient des affiches dans le métro. J’ai montré, à la fin des années 80, beaucoup de travaux aux pochoirs. Il y en avait partout dans les rues. C’est comme cela que Miss Tic a émergé, qu’elle s’est rendue commerciale. Il y avait aussi Black Laura, Midnight Heroes. C’était un mouvement qui était vraiment lié à Paris, avec un style très marqué.

Je n’ai jamais était poussée vers le graffiti, je suis restée très instinctive. Le graff me saute aux yeux, me montre comment je regarde. Ça m’a toujours fasciné. Dès mon enfance j’aimais regarder les graffitis sur les portes des toilettes, sur les arbres, dans les parcs. La trace laissée, le furtif, l’anonymat du geste. Dans les années 70, je prenais déjà beaucoup de photos de graffitis à New-York que j’ai souvent présenté dans mes boutiques. J’en ai fait des robes et c’est comme cela que j’ai rencontré Bäst.

TC : Avez vous noté des courants, des mouvements marquants dans le graffiti ?

AB : C’est difficile car le graffiti est tellement transversal. C’est si universel et en même si particulier à chaque pays, à chaque ville. Ces courants sont transversaux, mais ils se croisent en permanence et cela rend poreuses les frontières. En Amérique du Sud, on sent vraiment une autre école, quelque chose de totalement différent, et j’ai d’ailleurs pu montrer Ramon Martins.

TC : Le graffiti se regarde en circulation – train, métro, voiture, marche…

AB : Au départ c’est le graffiti qui était lui-même en mouvement, sur les trains de New-York ! Les graffeurs aimaient l’idée de voir passer leur travail, leurs noms et d’égayer ces trains.

TC : Avez-vous dû combattre des idées reçues sur le graffiti ?

AB : Oui. Quand je montrais du graff, c’était hors du monde de l’art qui abhorrait cela. Après, Basquiat et Keith Haring sont devenus des héros venant de la rue. Je vois de plus en plus de ventes aux enchères et d’expositions sur le graffiti. Tant mieux, j’espère que le milieu de l’art commence à comprendre. Il a pris conscience qu’il y avait une longue histoire du graff. Cela à mis 30/40 ans à pouvoir être perçu comme quelque chose qui embellit au lieu d’enlaidir, qu’il y a des artistes de grande qualité. Ces gens reviennent sur leurs pas, en se rendant compte qu’ils ont laissé passées des choses. Je ne les incrimine pas, car il n’y a pas qu’une idée commerciale derrière cela. Des opportunistes existent, et puis c’est à la mode de retourner sa veste ! J’aime cette phrase de Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose, il faut que vous l’ayez déjà vu et entendu depuis longtemps, tas d’idiots ».

Evidemment comme il y a de la mauvaise peinture, il y a de mauvais graffs. Mais pour certaines personnes il n’y a que du vandalisme et cela reste de la cochonnerie mise sur les murs ! Une fois que le graffiti est exposé à la Fondation Cartier, au Grand Palais il devient politiquement correct car accepté par l’institution, par la société. Mais, il reste qu’il y a une cellule au sein de la police qui observe ce monde, qui les repère et essaye de le contrôler. Les graffeurs se sentent encore menacés.

TC : Il y a dans votre collection, et dans votre choix d’exposer des graffeurs, cette envie de voir, de montrer des images de la rue pour son côté sauvage, très libre, douloureux ou plein d’aisance, un état nature-urbain. Comme chez Helen Levitt, Cameron Jamie, Ryan McGinley…

AB : Oui, tout à fait. C’est la vie intime, et c’est une liberté qui a fait beaucoup de casse. J’aime les gens en train de se faire. Cela me fait penser à ce que disait Brel : « être vieux sans être adulte ». En effet, j’aime les vieux qui ne sont pas adultes et inversement. L’esprit lui, ne vieillit pas.

TC : Vous dites « J’aime l’écriture. C’est pleins de symptômes l’écriture ». Ne dit-on pas d’un murs recouvert d’une unique signature répété à l’infini et all-over qu’elle est une pénitence…

AB : C’est un mot psychanalytique qui est là pour parler d’un exercice lourd et dangereux. Bien sûr que l’écriture c’est du symptôme, celui de ne pas être entendu, de vouloir se faire entendre et se faire entendre d’une autre manière. L’écriture c’est dire j’existe. C’est ce que disent Les Périphériques : « existence/résistance ».

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Ryan McGinley
Agnès b., n.d.